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Fascinant : le phénomène des « villes fantômes » reproduit en live par un robot
© Thomas Garnier

« Ghost cities » : ce robot construit et déconstruit une ville à l'infini

Le 11 avr. 2019

Sombre et fascinante, l’installation Cénotaphes de l’artiste Thomas Garnier s'attèle à construire et détruire des buildings à la chaîne, sans jamais s’arrêter. S’inspirant des villes fantômes chinoises, elle passe du chantier à la ruine et dénonce l’absurdité de nos modes de production.  

C’est au Mirage, festival d’art numérique de Lyon que nous avons découvert l’installation « Cénotaphes » de Thomas Garnier, ville miniature mise sous cloche. On y voit une mini grue qui monte et qui descend inlassablement de petits blocs de béton. Elle compose une ville déserte, à l'instar des « ghost cities » ou « ruines instantanées », centres urbains dépeuplés que l'on voit dans certaines parties du monde. 

On pense à WALL-E, à un Tetris géant, ou à un parking désert… Certains y voient une « machine à pince » de fête foraine, raconte l’artiste français. Architecte de formation, Thomas Garnier est fraîchement diplômé de l’École d’art du Fresnoy, à Tourcoing.

Ville morte

Entre deux rangées de buildings, un petit robot filme ce chantier en constante mutation. L’image du cénotaphe, un monument funéraire ne contenant aucun corps, est ici bien choisie. Dessous, les déchets de la production s’amoncèlent à l’infini, mais renaissent toujours de leurs cendres.

Thomas Garnier, Cénotaphes, 2018 

C’est pendant un voyage en Chine que Thomas Garnier trouve l’inspiration pour « Cénotaphes ». Fasciné par les exubérances urbaines du pays, il y filme ce qui le frappe, à commencer par les répliques de monuments occidentaux. « Une attraction à l'image de l'Arc de Triomphe, un château de Maisons-Laffitte transformé en club pour riches excentriques, une tour Eiffel de banlieue résidentielle entourée d’une piste de course (...) C’est en découvrant tout ça que je suis tombé sur ces fameuses villes fantômes, raconte l’artiste. La Chine est un pays dingue où la réalité dépasse la fiction. Là-bas, la beauté millénaire de certains bâtiments, les hutong (quartiers traditionnels chinois, ndlr) se mêlent à un urbanisme délirant ».

Absurde, l’installation fait écho à ces modes de construction frénétiques. Ce Mythe de Sisyphe moderne inspire particulièrement l’artiste. « Je voulais montrer la futilité de cette tâche répétée et vaine. Relire le roman de Camus pendant que je créais mon installation m’a beaucoup inspiré », explique-t-il. Personnage de la mythologie grecque adapté par Albert Camus, Sisyphe est condamné à pousser une pierre au sommet d’une montage pour l’éternité, montagne de laquelle elle n’a de cesse de tomber…

Thomas Garnier, Cénotaphes, 2018 

L’excentricité chinoise comme modèle

Inspiré par les architectes utopistes et révolutionnaires des années 70 comme Archigram ou Superstudio, Thomas Garnier pointe du doigt les failles de cette normalisation urbaine. « Superstudio imaginait, entre autres, de gigantesques monuments qui dévorent le paysage. Il s’agissait d’objets architecturaux irréalistes mais très critiques du capitalisme et de ses grilles de constructions normées. J’y fais directement allusion dans Cénotaphes ». Dans une autre mesure, son travail nous a fait penser à l’artiste chinois Du Zhen-Jun et à sa série de collages photos « Babel world » dans laquelle il imagine le monde et ses monuments, vieux comme neufs, s’effondrer.

Standardisation et désenchantement technologique

Pour Thomas Garnier, les technologies d’impression 3D tendent aussi à accélérer cette folie urbaine. « Les premiers concepts sont nés en Europe, mais la Chine s’en est emparé beaucoup plus vite », explique l’artiste. En 2014, une entreprise chinoise avait déjà réussi à imprimer 10 maisons de 200 m2 en seulement 24 heures. « Quand on sait que les villes fantômes se construisent sur des modèles de spéculation, on imagine facilement un scénario où les paysages futurs se construiront de cette manière. À terme, cet technologie va permettre de construire beaucoup plus rapidement ». Pour coller au plus près de cette réalité, Thomas Garnier a d’ailleurs utilisé des pièces de béton friable de 3 à 5 mm d’épaisseur. Avec une graveuse numérique, il y inscrit un dessin parmi trois au choix. « Quels que soient le dessin ou la position de la pièce sur la maquette, le tracé continue à l’infini. Et si la machine fait une erreur, et bien la plaque se détruit ».

Mais rassurez-vous, cette désolation ambiante ne durera qu’un temps. À terme, et si les financements le permettent, Thomas Garnier aimerait proposer trois autres « Cénotaphes » pour y intégrer du vivant. On pourrait y voir, entre autres, un système hydroponique intégré à la partie basse (celle des « déchets ») de l’installation.

« En haut, vous avez la ville qui se construit et se déconstruit. En bas, vous pourriez voir des plantes qui poussent au cœur des ruines », imagine l’artiste. Pourquoi ne pas y intégrer du vivant animal, puis de l’humain ensuite... J’ai une conception assez cyclique du temps, de l’effondrement et du renouveau ».


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