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deux hommes sur fond vert
© Foxdog Studios

Il aura fallu deux geeks, des saucisses et 300 smartphones pour réinventer les conférences

Le 6 nov. 2019

Anciens consultants en informatique, Lloyd et Peter sont aujourd’hui comédiens et inventeurs fous. Leur dernier show ? Robot Chef. Un spectacle interactif (impliquant des saucisses et de la réalité augmentée) que les spectateurs peuvent contrôler depuis leur smartphone. Oui.

Qui n'a jamais piqué du nez en conférence ? Qui, au contraire, s'est retrouvé à sauter et chanter au milieu d'inconnus lors du talk agité d'un pseudo-gourou ? Aujourd'hui, dans les événements ou salons professionnels, difficile de savoir à quelle sauce on va être cuisiné. Alors quand on m'a invitée à l'édition 2019 du KIKK Festival, et que j'ai vu qu'un spectacle intitulé « Robot Chef » se glissait au programme entre deux conférences anxiogènes sur les algorithmes des GAFA, je ne savais pas trop à quoi m'attendre. J'y suis allée et... j'ai bien fait.

Il faut dire que je n'avais jamais rien vu de pareil.

Sur scène, Lloyd Henning et Peter Sutton, deux inventeurs dégénérés, naviguent dans une mer de câbles : entre une poêle à frire aimantée, une grue, un réchaud à gaz, un monorail et une voiture télécommandée. Derrière eux se trouve un écran géant sur lequel est retransmis en direct ce qu’il se passe sur le plateau : un show interactif délicieusement absurde que le public peut entièrement contrôler depuis son smartphone.

Un petit spoiler pour les plus dubitatifs : on y a mêlé de la tech et des saucisses.

Un show tech aux antipodes de la Silicon Valley

À l'heure où les grands raouts rassemblant créatifs et technophiles nous servent souvent la même soupe – un mix entre talks « inspirationnels » et innovations « disruptives » – les spectacles de Lloyd Henning et Peter Sutton font figure d’ovnis. Il faut dire que pendant longtemps, la sobriété des Ted Talks a fait figure d'exemple. Et les speakers qui tentent de sortir du rang pour embarquer le public tombent parfois dans un ringardisme gênant. Pas ici.

Les deux compères se sont rencontrés lors de leurs études d'informatique, à Manchester. À l'époque déjà, ils développaient des jeux et des logiciels – plutôt destinés à leurs copains de chambrée, pour « des jeux d'alcool », nous confient-ils. C’est en 2012, diplôme en poche, qu’ils fondent Foxdog Studios, une boîte de conseil en informatique dont ils se lassent rapidement. « C’était d’un ennui mortel. On a fini par en avoir marre de créer des sites web et des logiciels. Alors on a recommencé à designer des jeux sur ordinateur. En même temps, on a retrouvé nos vieux instruments de musique auxquels on n'avait pas touchés depuis l’adolescence. Mais comme on n’était pas très doués en musique, on a ajouté des éléments tech et des jeux vidéo à nos performances. »

Ainsi naissent leurs « tech shows », qu’ils perfectionneront pendant 5 ans. C’est au Fringe Festival d’Édimbourg en 2018 qu’ils se font repérer. « C’est ce qui nous a permis de passer de consultants en informatique à interprètes », poursuivent Peter et Lloyd. Dès lors, fini les clients chiants. Ergonomie brouillonne, esthétique « à l’arrache » : leur nouvelle carrière les pousse à produire des spectacles de plus en plus interactifs et robotisés et à développer des inventions saugrenues.

Au programme notamment : un jean gonflable, un générateur d’applaudissements et, last but not least, un canon propulseur de saucisses.

De leur passé de consultants, ils gardent les travers pour s'en amuser sur scène. Ils ont su roder leurs personnages, tantôt sévères, tantôt laconiques. « On aime endosser le rôle de l’imbécile trop sérieux vis-à-vis de ses créations (ici le canon à saucisses, ndlr). On essaye d’avoir l’air aussi ennuyeux que possible, un peu comme dans ces conférences tech auxquelles on a pu assister et qui sont aussi rasoirs qu’agaçantes. » Lorsqu’ils ne jouent pas en festival, ce sont pourtant dans des sociétés tech que les deux comiques interviennent le plus.

 

Pour une fois, on vous demandera de garder votre smartphone

Leurs spectacles reposent entièrement sur la participation du public. Seul prérequis ? Une connexion wifi surpuissante pour que l’audience puisse se connecter aux gadgets présents sur scène depuis un smartphone. « On trouvait ça marrant de tirer le meilleur parti des téléphones et de leur donner du pouvoir sur ce qu’il se passe sur scène », commentent Lloyd et Peter au sujet de « Robot Chef », leur création scénique la plus aboutie. Présentée au KIKK festival fin octobre, elle consiste à concocter un délicieux repas anglais – saucisses et haricots Heinz – via plusieurs étapes inutiles mais franchement hilarantes.

Au début du show, le public est invité à se connecter à un micro-réseau Internet puis accède à une page Web spécifique. Lloyd et Peter somment les spectateurs d’y dessiner un cochon portant un chapeau. Une requête étrange... mais soudain, nos médiocres créations se transforment en avatars, projetés en réalité augmentée sur un écran. Dès lors, nos téléphones deviennent des manettes de jeu qui nous permettent d’y faire évoluer nos personnages. Un joyeux bazar s’installe subitement. Tout le monde est connecté, à la fois à son smartphone et aux autres. Certains n’arrivent pas à accéder au réseau et s’entraident, d’autres comparent leurs avatars gigotant à l’écran et se marrent. Puis, des boutons virtuels apparaissent et nous permettent de déclencher diverses actions sur la scène : déplacer la mini voiture, lever ou baisser la grue, soulever et déposer la poêle aimantée sur le réchaud, l’allumer, faire voltiger une saucisse jusque dans la casserole grâce à un système d’air comprimé… jusqu'à la création finale du repas.

Pour faire durer le plaisir, chaque acte est entrecoupé d’étranges compositions musicales (Peter à la batterie, Lloyd au synthé) et de jeux d’arcade durant lesquels toute la salle peut participer.

Un show millimétré

Au total, il leur aura fallu 13 semaines pour mettre au point « Robot Chef » et anticiper le moindre bug. Avant chaque représentation, il faut compter 6 heures de préparation puis 4 heures pour tout désinstaller. « On s’entraîne beaucoup, on a aussi conçu un programme qui nous aide à vérifier tous les branchements de façon à éviter les bugs sur scène, expliquent les deux programmeurs. » L'avantage quand on fait appel à son imagination barrée pour faire le show ? « Si un détail nous échappe, personne ne le voit. » 

Et puis à part se prendre une saucisse dans la tronche... What could go wrong ?

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