Êtes vous un ou une synesthète qui s’ignore ?

Êtes-vous un ou une synesthète qui s’ignore ?

© Sergey Katyshkin via Pexels

Ils colorent les sons, entendent les couleurs ou perçoivent la fuite du temps en 3D : ce sont les synesthètes. Cette condition neurologique (bénigne), qui provoque un entrelacement inhabituel des sens, a parfois des répercussions sur la manière de travailler, créer ou s’organiser. Témoignages.

Nous sommes le 27 janvier 2019 et un certain VaLOLic, twittos connu pour son humour corrosif, a une révélation. « J'ai mis 30 ans à découvrir que mon cerveau ne tournait pas de la même façon que tout le monde. Je ne suis ni un génie, ni handicapé, je suis synesthète. » Dans un thread constellé de schémas, il entreprend d’expliquer cette manière si particulière de voir le monde. 

Son truc à lui, ce sont les chiffres, ou plus précisément les unités de temps (mois, années, jours, heures) qu’il projette de manière précise et organisée tout autour de lui, « une sorte de repère dans l’espace-temps » qui lui est indispensable, décrit-il. Son entourage semble avoir du mal à le comprendre, mais les témoignages affluent rapidement : il n’est pas le seul à se représenter le réel au travers de sens différents. 

Synesthésie : quand les sens s’entremêlent 

Complexe à définir, la synesthésie nous plonge dans un univers où des perceptions sensorielles se lient entre elles sous l’effet de sollicitations extérieures. Certains, comme VaLoLic, visualiseront le fil du temps en 3D, d’autres associeront des couleurs à des goûts, des sons à des couleurs, d'autres encore entendront des sons lorsqu’une odeur leur chatouille les narines ou ressentiront des sensations physiques… Est-il génétique ? Lié à l’évolution du cerveau ou à la mémoire ? Le phénomène fascine en tout cas les chercheurs qui peinent encore à en expliquer l’origine et la pluralité. 

Des correspondances sensorielles de Baudelaire aux aplats de couleurs et de formes que Vassily Kandinsky percevait en musique, « chaque synesthésie est unique… Et c’est toute la difficulté d’en faire un objet de recherche » , nous explique Orianne Duprat-Briou, synesthète depuis son plus jeune âge et à l’origine d’une conférence Ted sur le sujet. « La réalité je la perçois comme vous, mais en parallèle, j’ai un tout autre monde qui tourne en permanence dans ma tête. C’est assez génial, mais c'est crevant !  »

À l'heure où les profils neuro-atypiques commencent timidement à être considérés par les entreprises (un spectre très large qui concerne les personnes pourvues d’un fonctionnement neurologique différent), ce type d’appréhension du monde qui toucherait 4 à 5% de la population adulte selon une compilation de recherches (2013), pourrait bien concerner votre voisin de palier ou collègue de bureau. En raison de leur prévalence au sein de la population, certaines formes de synesthésies ont été plus étudiées que d’autres, souligne l’étude, parmi lesquelles la synesthésie dite « graphème-couleur » , « l’audition colorée » et « les séquences spatialisées » .

Des perceptions difficiles à définir

Mais concrètement, qu’est-ce que ça fait d’être synesthète ? Lorsqu’on leur pose la question, rares sont ceux qui parviennent à l’expliquer clairement. Souvent, les mots ne suffisent pas et certains ont besoin de dessiner ce qu’ils voient – quand ils le voient – ou de traduire leurs ressentis en métaphores ou en images.

Sur Twitter, Emmanuel, musicien amateur, explique colorer spontanément ses instruments, samples et boucles musicales en fonction des variations sonores qu’il perçoit. Une façon de mieux cadrer sa créativité, nous confie-t-il, photo à l’appui. « Mes percussions iront du rouge au marron en passant par l’orange, les charleys et autres sons aigus ont toujours une teinte jaune, tandis que les basses sont bleues et plus ou moins foncées et les synthés verts. En revanche, le phénomène n'est pas réciproque puisque lorsque je vois des couleurs, je n'entends pas de sons particuliers. »

Chez Orianne, ce type de perception est constant et peut s’inviter à n’importe quel moment. « C’est difficile de définir ma perception, parce que c’est la seule que je connaisse, mais le plus souvent, ça se traduit par des formes colorées, des lignes, souvent avec un goût et une position dans l’espace », explique-t-elle. Pour cette énarque ayant principalement occupé des postes dans le secteur financier, les pensées, les émotions, les bruits ou même l’humeur des personnes qui l’entourent sont autant de facteurs pouvant déclencher ces sensations. Face au foisonnement de sa vie intérieure, elle admet souffrir fréquemment de surmenage.

« Il faut que je reste vigilante, parce que j’aurais tendance à me laisser submerger par toutes ces informations, factuelles ou émotionnelles, jusqu’à ne plus réussir à les interpréter correctement. » Jamais formellement diagnostiquée, ce sont les personnes qui l’accompagnent au quotidien qui la soupçonnent également d’être HQI (haut quotient intellectuel). « Mon monde, j’ai du mal à le partager, notamment parce que je dois gérer cette surcharge cognitive et émotionnelle en même temps que les demandes du monde extérieur. »

Une appréhension étonnante du temps

Dans la plupart des cas, les témoignages qui nous sont parvenus font aussi état d’une perception des chiffres et du temps bien particulière. « Je visualise la trace du temps de manière spatialisée, poursuit Orianne. Par exemple : le présent va être tout autour de moi à 360°, le passé sera à 45° devant moi et le futur à 45° au-dessus. Si j’écoute de la musique, je la verrai autour et au-dessus de moi. Ça me fait l’effet de bâtiments qui se dessinent, de villes en évolution permanente. »  

Chef d’entreprise, Philippe s’est de son côté découvert une appréhension étrange des chronologies et des dates. « Je me suis toujours représenté le temps sous la forme d’un manège de montagnes russes » , explique ce passionné d’histoire. « Exemple ? De 1900 à 1911, ça monte lentement, puis je vois un plateau de 1912 à 1920, suivi d’une descente rapide de 1920 à 1926, d’une remontée lente de 1927 à 1933, puis d’une redescente de 1934 à 1941. S’ensuivent une légère remontée en 1942-43 puis une descente brusque de 1944 à 1949... Il n'y a aucune logique historique à cette vision car les guerres ou crises ne sont pas en corrélation avec des descentes ou des montées. Par ailleurs, je bénéficie d'une forme de mémoire solide sur les dates des évènements. Est-ce lié ? Je ne sais pas… »

Mémoire, instinct, prise de décision… être synesthète au quotidien

Davantage instinctives que conscientes, ces perceptions les poussent à développer des facultés fascinantes, bien que parfois envahissantes.

Autoentrepreneur et investisseur en cryptomonnaies, Steve explique avoir le sentiment de vivre dans une matrice de chiffres. « Ça défile de partout, de tous les côtés, depuis que je suis tout petit, un peu comme dans le film Matrix ! J’ai une bonne mémorisation des nombres grâce à ça. » Un atout qui lui permet d’optimiser au mieux ses investissements et son portefeuille de monnaies virtuelles. « Quand je regarde les courbes, leurs variations dans l’espace, ça m’aide à visualiser leur trajectoire et la manière dont elles vont évoluer dans le futur. Je ne les vois pas de façon rectiligne, mais plutôt en rond. Je prends ensuite des décisions en fonction. »

Dans le domaine de la finance, Orianne a remarqué que sa synesthésie l'aidait dans la modélisation de concepts et la prise de décisions stratégiques. « Parce que j’ai une perception à 360° des choses, je vais réussir à évaluer facilement et rapidement ce qui peut fonctionner ou non, là où il y a des erreurs ou des risques potentiels. Parfois, je vais jusqu’à repérer le micro-détail qui peut faire dérailler un business plan ou la structure d’une offre. Ça peut être déroutant pour les gens en face qui ne voient pas ce que je vois, d’autant plus que je peine à l’expliquer moi-même. » . Et ce ne sont pas les anecdotes qui manquent. Un jour, alors qu'elle travaille sur un audit financier particulièrement fastidieux, ses ressentis protéiformes opèrent. « Il y avait plus de 500 pages de compta qui se présentaient sous la forme de lignes et d’opérations possiblement erronées. J’ai réussi à repérer les erreurs rapidement parce que je voyais des variations de couleur qui n’étaient pas censées être là. »  

En travaillant pour la direction de la Législation fiscale (DLF), le même phénomène se produit sur une vaste opération qui consistait à centraliser tous les bulletins officiels des impôts, explique-t-elle. « J'ai rapidement vu que quelque chose clochait : les lignes, les couleurs que je voyais ne cadraient pas avec le reste. Je suis allée voir mes collègues qui m’ont prise pour une dingue. Plus tard, ils sont revenus me voir en me disant : “tu as raison, mais comment est-ce que tu as fait ? Ce dossier date de 1989, ça fait des années que personne n’y a touché ! ” Je me voyais mal leur dire : “bah, ce n’était ni la bonne couleur, ni de la bonne forme.” »

S’adapter au monde de l’entreprise

Dans le monde normé de l’entreprise, ce type de perception peine encore à être pris en compte, même si les synesthètes ne composent qu’une petite partie des profils neuro-atypiques. Pour s’adapter au mieux, il faut alors apprendre à se connaître, préconise Orianne. « J’ai appris que bosser 8 heures par jour ne me convenait pas du tout, car en une journée, je vais faire le double ou le triple de ce que je suis censée faire et en sortir épuisée. J’ai aussi besoin de temps pour moi, sans être polluée par les émotions des autres. Alors, pourquoi ne pas faire un mi-temps ?   »  

Steve, lui, s’est mis à son compte après un début de carrière dans le secteur bancaire, dont il garde un souvenir frustré. « Il fallait être force de proposition, mais j’avais le sentiment que l’on ne faisait pas les choses de manière optimale, que nous n’allions jamais droit au but. Je ne sais pas si c’est lié à ma perception, mais je me rappelle que l’on bossait longtemps à la résolution de problèmes, que je proposais des solutions, mais que six mois après on en était toujours au même point. Souvent, ce sont les solutions que j’avais proposées que l’on se mettait à étudier. C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis barré. »

S’isoler et s’exprimer créativement peut aussi aider à relâcher la pression. Orianne, elle, s’est mise à la peinture sur son temps libre. Au travail, elle dessine au lieu de prendre des notes pour être plus efficace et mieux se faire comprendre. « Ce qui est frustrant avec le langage verbal, c’est qu’on est contraint par son aspect linéaire alors qu’avec le dessin et la synesthésie, je peux choisir d’exposer un problème de manière ultra macro, tout comme me focaliser sur un détail ou un enchaînement d’hypothèses ou de variations. Ça me confère plus de liberté, car quand on ne voit que la vision globale d’une situation, on passe à côté de plein de choses !  »  

Chaque synesthésie est différente et plus ou moins invasive, mais « il faut que ces perceptions deviennent un vrai sujet en entreprise, conclut-elle : pour se comprendre d’abord, mais aussi pour mieux tirer profit de potentiels différents. »

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