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Ateliers d'artistes, écomusées… Et si l’on travaillait (aussi) depuis des lieux culturels ?
© Be My Place

Plutôt que de retourner au bureau, et si vous proposiez à votre employeur de travailler depuis un musée ?

Le 21 avr. 2021

Le lundi en télétravail, le mardi au bureau et le mercredi dans un écomusée... Dans l’imaginaire de Sandra Giovannetti, fondatrice de la start-up Be My Space, le futur de nos modes de travail est plus hybride que jamais et nous aide à valoriser le patrimoine tout en travaillant mieux. 

Le télétravail nous a longtemps fait rêver. Aujourd’hui, le retour au bureau se dessine, mais il semble difficile d'y retourner à plein temps. Plus d’un an après les débuts de la pandémie, il manque comme un palier entre les étages, une marche qui permettrait d’hybrider nouveaux modes et temporalités de travail. C’est à cet interstice que la start-up Be My Space, lauréate du premier incubateur « Patrimoine » du Centre des Monuments Nationaux, se situe. Lancée en 2018, elle milite pour le travail hors les murs dans des espaces de culture et de patrimoine français.

De l’atelier d’artiste, à l’écomusée en passant par des châteaux moyenâgeux, il n’y a jamais eu de meilleur moment pour découvrir un morceau de patrimoine tout en s’épanouissant au travail, à en croire sa fondatrice Sandra Giovannetti. Son offre, perçue comme utopiste à son lancement, surfe sur la vague du local et bénéficie d’un nouvel écho à l’heure où les entreprises et l’immobilier tertiaire tentent de se réinventer

D’où vous est venue l’idée d’inviter les salariés à travailler dans un espace de culture et de patrimoine ? 

Sandra Giovannetti : Je suis architecte de formation, j’ai fait un passage aux Beaux Arts, et puis j’ai conseillé de grands comptes sur leur aménagement d’espace et de bureaux. En parallèle, j’étais aussi salariée d’un grand groupe, alors autant dire que le flex office et les tendances liées aux modes de travail, je connais ! Mais c’est en travaillant chez EGIS (une filiale de la Caisse des Dépôts, ndlr) en tant que responsable d’équipe que j’ai expérimenté un besoin de changement dans mon quotidien professionnel. On était fatigués, pris dans la routine… il fallait qu’on bouge. J’ai ce souvenir d’une matinée à la cafétéria de l’Opéra Garnier pour lequel on travaillait. Faire notre réunion dans cet espace chargé d’histoire et de création nous avait redynamisés, sincèrement nous n’étions plus les mêmes. Je me suis rapidement mise en disponibilité et j’ai travaillé le concept avec l’idée de valoriser notre patrimoine tout en aidant les gens à se sentir mieux au travail. 

Coworking – Hôtel de Sully, Paris 4

Vous misez sur des partenariats de longue durée entre lieux culturels et entreprises, plutôt que sur des événements ponctuels. Pourquoi ?

S. G. : Pourquoi faudrait-il toujours attendre les séminaires de fin d’année pour s’intéresser aux lieux de patrimoine ? Il y a tellement de lieux incroyables qui pourraient se transformer en espaces de travail, tellement de façons de faire découvrir des lieux de culture. L’être humain fonctionne au plaisir : une tour à la Défense, ça ne fait pas rêver. En revanche, un bureau dans l’Orangerie de Sully, oui ! Nous sommes arrivés à un moment où l’on a besoin de valeurs communes, de partager des choses qui vont au-delà du travail, d’authenticité. Côté bureaux, « l’effet IKEA ++ » ne fait plus tellement rêver et les entreprises ont de plus en plus de mal à fédérer. Alors certes, on peut choisir d’organiser des réunions ou des ateliers au Mama Shelter, mais je crois que les entreprises peuvent trouver une forme de sens, voire une cohérence, dans l’investissement de lieux de culture. Prenons une entreprise comme Veolia par exemple, pour laquelle l’approche environnementale est essentielle. Pourquoi ne penserait-elle pas aux moulins de France qui sont littéralement en train de mourir ? 

C’est donc un échange de bon procédés. Comment se noue un partenariat type ?

S. G. : Ça dépend, mais en général c’est de la co-construction avec les entreprises qui, souvent, s’engagent dans le cadre d’une politique RSE. Réunions d’équipes, coworking, formations, séminaires, ateliers... j’établis une typologie de besoins avant de sourcer différents lieux et de couturer une offre sur mesure. L’idée, c’est vraiment de vendre un cadre, un imaginaire que les salariés puissent s’approprier. Cela peut autant être un atelier d’artiste qu’une galerie ! On peut chaque année avoir une programmation de lieux qui vont permettre de fédérer les équipes. Le but, c’est que l’entreprise devienne vraiment actrice de son territoire en tissant des liens. De l'autre côté, certains lieux sont sublimes, mais manquent de ressources. Si je deale 50 réunions avec une entreprise dans un musée, alors ce dernier peut s’engager à investir à moindre risque dans du matériel, que ce soit des chaises ou un rétroprojecteur. C’est un peu comme une AMAP culturelle entrepreneuriale !

*AMAP : acronyme initialement lié au monde agricole, mise en pratique d’une nouvelle norme d’échange entre consommateurs et producteurs agricoles. Ici, une nouvelle norme d’échange entre lieux de patrimoine et entreprises. 

Musée de l’Histoire Vivante – Montreuil

Quels lieux de patrimoine et de culture font déjà partie de votre écosystème ?

S. G. : Je travaille avec des artistes, le Centre des Musées Nationaux, avec le Musée d’Histoires Vivantes de Montreuil aussi, une belle maison bourgeoise au beau milieu d’un parc… J’ai aussi beaucoup travaillé avec la Cité internationale des arts, un lieu de création magnifique avec vue sur la Seine que des élèves de Sciences Po occupent pendant certains de leurs cours. L’après-midi, les expositions sont ouvertes au public, mais le matin les locaux sont vides. Grâce à ce partenariat et en exploitant ce moment vacant de façon régulière, la Cité a pu récolter un revenu annexe non négligeable. En lançant Be My Space, j’ai aussi installé une scène de coworking dans l’Orangerie de Sully, dans l’expérience même du lieu. C'est parfois un peu comme de la scénographie !

Je n’ai pas de catalogue de lieux à proprement parler, c’est vraiment du sur mesure car il y a aussi tout un travail à faire du côté des institutions. Il faut les aider à regarder l’espace différemment, à désaxer leur programmation pour créer de nouveaux « moments ». Bien sûr, il y a des soirées, des séminaires, mais les salariés invités ne connectent jamais réellement avec le lieu. C’est parfois compliqué car la culture a souvent du mal à se positionner vis-à-vis des entreprises, encore moins vis-à-vis des travailleurs de demain qui sont plus nomades, mais aussi plus ancrés dans leur territoire. Pourtant, c'est leur public ! Pour le monde de la culture, un lieu se résume souvent à une visite éducative pour les visiteurs, alors que les entreprises ont elles-même besoin de pédagogie.

Atelier de l'artiste France Mitrofanoff.

Alors qu’elles privilégient en ce moment le télétravail, on a le sentiment que les entreprises sont plus ouvertes à ce genre d’expérience. 

S. G. : Là où on me prêtait encore une image de rêveuse il y a quelques années, je m’aperçois que les entreprises sont plus à l’écoute. C’est un discours qui a plus d’écho depuis les débuts de la pandémie. La donne a changé, en particulier parce que l’immobilier tertiaire est en train d’en prendre un coup (avec une baisse de 42 % des investissements et de 45 % des prises à bail, 2020 a été la pire année du secteur en 20 ans selon Les Échos, ndlr). Les chefs d’entreprise se demandent pourquoi ils ont investi des millions en immobilier si personne n’y vient. On ne peut pas rester qu’en télétravail et à l’inverse, on ne veut plus rester seulement en entreprise : on a besoin de nouveaux modèles. Aujourd’hui, beaucoup d'expérimentations sont en cours et il semble moins incongru de se dire : « j’ai mon siège qui va inévitablement réduire, mes salariés à la maison et puis ce tiers-lieu ou lieu hybride qui va fédérer, faire socle commun. »

Votre podcast Le département des bureaux désirables parle de ces nouveaux rapports à l’espace, des mutations à l'œuvre dans le monde du travail...

S. G. : C’est une série d’interviews avec différents invités qui permet de faire un pas de côté. Une premier épisode vient de sortir avec l'anthropologue Jean-Didier Urbain. Un autre devrait arriver bientôt avec Marylène Patou-Mathis, une préhistorienne française spécialiste des comportements des Néandertaliens. L’espace de travail parle à tout le monde ! Et ce qui revient en général, c’est que nous sommes des corps, que nous avons besoin de bouger. Non, l’homme n’est pas fait pour rester assis au même endroit 8 heures par jour, même dans un fauteuil soi-disant ergonomique… !

Margaux Dussert - Le 21 avr. 2021
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  • Je n'ai pas l'habitude de commenter et d'habitude j'aime beaucoup vos articles, mais là, le titre... Que croient ces gens ? que d'habitude dans les lieux culturel "on" ne travaille pas ? Entre le "non essentiel", le sempiternel procès d'élitisme, les affiches de Bordeaux et maintenant cette fausse bonne idée érigée en idée de génie par un titre particulièrement gauche, j'avoue ça commence à faire beaucoup pour la Culture. PS : La location d'espace a toujours existé.

  • J'adore ce super concept!
    En revanche, je ne comprends aucunement le commentaire de Caroline. Le titre est correct, il ne parle aucunement des employés des lieux culturels et n'indique encore moins le fait que ces employés ne travaillent pas (ou toute autre idée reçue) ...
    On parle bien des télétravailleurs, qui, au lieu de travailler chez eux, pourraient investir des lieux culturels pour toutes les bonnes raisons citées dans ce super article.
    PS : réduire tout le concept de Be My Space à de "la location d'espace", c'est franchement moche 🙂