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une vieille dame devant un tableau au musée
© kutaytanir via Getty Images

Tendance : la meilleure solution pour engager vos collaborateurs vient des musées

Le 29 avr. 2019

Faute de subventions et à l’heure où les entreprises cherchent à se « réinventer », les institutions culturelles sentent le vent tourner. Mieux que le team building, mieux que la table de ping-pong, mieux que le Chief Happiness Officer… et si les artistes pouvaient influencer la dynamique d’une entreprise ?

Partenariats, formations au musée, animations, résidences d’artistes… Les cloisons séparant le monde de l’art des entreprises tombent comme des dominos. Se distinguant du mécénat « traditionnel », une toile d’échanges plus collaboratifs (et de bons procédés) se tisse entre les deux univers. La marque Airbnb s’acoquine avec le Centre Pompidou et le Musée du Louvre, les arts de la scène (danse, théâtre, musique…) séduisent de plus en plus de salariés, les team building se font au musée, des saltimbanques corporate s’invitent dans les bureaux… Même les DRAC (pôles régionaux du Ministère de la Culture, ndlr) se mettent à financer des résidences d’artistes en entreprise. En 2018, l’État français consacrait déjà 461 945 euros à ce type d’initiative.

Selon Sandrina Martins, Directrice du Carreau du Temple à Paris, artistes et entrepreneurs partageraient même de nombreuses valeurs : « la capacité d’innover », celle de « travailler dur » et de « prendre des risques ». À l’heure où l’injonction au changement (numérique, écologie, parité…) frappe les entreprises de plein fouet, collaborer avec des artistes ou des musées devient un moyen de faire un pas de côté. Pour les artistes et les institutions culturelles, mettre un pied dans l’entreprise représente surtout un moyen de se financer autrement face à la baisse des subventions. « Il y a moins d’argent public, l’État est endetté, l’Europe et les collectivités aussi, se désole la directrice. Nous sommes dans une période de diversification et d’hybridation des ressources. Alors, comment fait-on pour ne pas subir cette situation ? En innovant ! »

Et chacun sa technique. En novembre 2017, Sandrina Martins lançait Pact(e), un programme de résidences d’artistes systématiquement cofinancées par l’entreprise et le Carreau du Temple. Quelques rues plus loin, le Centre Pompidou s’essaye au coaching artistique des entreprises avec l’École Pro, un programme lancé en mai 2018. Très différentes, les deux offres répondent pourtant au même objectif : passer de la connivence à des collaborations plus vertueuses avec le monde de l’entreprise.

Pact(e) : des artistes viennent créer dans votre entreprise

Avec les résidences d’artistes Pact(e), Sandrina Martins explique vouloir tisser de nouveaux liens avec les salariés et les chefs d’entreprise. L’idée ? Leur proposer des collaborations (une dizaine par an) débouchant sur une œuvre d’art unique. « La résidence n’est ni une contrepartie, ni un projet de communication : nous sélectionnons les entreprises en fonction du projet de l’artiste », explique l’instigatrice du projet. Après l’avoir visitée, cerné ses objectifs et rencontré ses salariés, l'artiste écrit une note d’intention dans laquelle il explique ses velléités. Une convention est ensuite signée avant qu’il ne s’installe pour une durée déterminée. « Dès lors, l’artiste a carte blanche. Ce qui est chouette, c’est qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’il va créer. C’est très valorisant pour l’entreprise qui reçoit et qui a la patience d’attendre ! »

Ce qui m’intéresse, c’est l’échange des savoirs et des savoir-faire. Je veux créer des liens plus collaboratifs, à l’image de la société qui évolue. Les entreprises en ont marre de simplement faire des chèques.

Ce projet, la directrice l’initiait déjà en 2013, à Marseille, au moment où la ville reçoit le titre de Capitale européenne de la Culture. « À l’époque, l’objectif était de faire rayonner la région Sud en matière de culture. Dès les débuts du projet, le monde de l’entreprise était là pour contribuer financièrement. En 5 ans, une soixantaine de résidences en entreprise ont été mises en place ». Ciblant aujourd’hui les petites et moyennes entreprises à l’échelle du Grand Paris, Sandrina Martins explique vouloir proposer autre chose que du mécénat à ses partenaires. « Avec Pact(e), nous ne faisons pas de prestation de services : nous coproduisons les œuvres avec les entreprises. À la différence du mécénat, nous n’émettons pas de reçus fiscaux », précise la directrice. Lors de la mise en place d’une résidence, 70% des frais sont pris en charge par l’entreprise. Les 30% restants sont à la charge du lieu culturel. « Ce qui m’intéresse, c’est l’échange des savoirs et des savoir-faire. Je veux créer des liens plus collaboratifs, à l’image de la société qui évolue. Les entreprises en ont marre de simplement faire des chèques ».

Paul Nicoué © Le Carreau du Temple (2018)

Ces résidences donnent d’ailleurs lieu à des œuvres particulièrement inattendues. Lorsqu’on lui demande d’évoquer une création artistique marquante, Sandrina Martins se souvient du 60ème anniversaire de la Patrouille de France, à Salon-de-Provence en 2013. Kitsou Dubois, une chorégraphe habituée à travailler en apesanteur, avait collaboré avec l’équipe de voltige de l’Armée de l’Air pour créer un ballet de danse avec un duo d’avions. « J’ai vraiment affaire à des entreprises néophytes, qui n’ont a priori rien à voir avec le monde de l’art, reconnaît Sandrina Martins. Et quand des militaires se prêtent au jeu, on se dit que tout est possible ! »

En 2018, c’est chez Tartaix Métaux, entreprise de ferronnerie d’art du 3ème arrondissement de Paris que l’artiste Julien Monnerie s’installe. Implantée rue du Pont-aux-Choux depuis ses débuts, la société fête ses 100 ans cette année. « Julien Monnerie est allé dans l’usine de l’entreprise pour créer une sculpture en cuivre et en laiton avec les salariés, poursuit la directrice. C’était une belle collaboration, riche et émouvante, surtout pour les équipes ».

Fruit de ces rencontres, une biennale doit réunir les œuvres crées dans chaque entreprise. La première aura lieu cette année, du 27 au 30 juin 2019. Elle présentera aussi les œuvres conçues autour de Marseille depuis 2013. Et tout le monde est évidemment convié. « Vous verrez que ce sont souvent les salariés de l’entreprise qui expliquent l’œuvre à leurs proches, conclut Sandrina Martins. L’art contemporain est accessible à tout le monde… tant qu’on l’explique ! »

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École Pro : une psychanalyse de l'entreprise au musée 

Posez-moi une question, je vous dirai comment les artistes y répondent !

Au Centre Pompidou, la formation de l’École Pro propose de faire l’inverse. Ce ne sont pas les artistes qui viennent en entreprise, mais les salariés qui viennent au musée lorsque celui-ci est fermé au public. Outil de transmission « par les arts et la culture », cette nouvelle formation aborde des enjeux du monde professionnel à travers ses collections contemporaines. Mais attention, « ne vous attendez pas à des cours d’Histoire de l’art, mais à un apprentissage par le sensible », souligne Marion Laporte, responsable de l’École Pro. Adaptés de la pédagogie Montessori (une méthode d’éducation par les sens et la perception, ndlr), les ateliers proposés mêlent théorie et pratique et doivent rebooster l’imaginaire et le savoir-faire des participants. Ici, la méthode est simple : « posez-moi une question, je vous dirai comment les artistes y répondent », poursuit Marion Laporte.

Imaginez. Vous êtes à la tête d’une équipe d’agents immobilier et souhaitez que ces derniers pensent davantage en « expériences » qu’en « m2 ». Vous représentez une marque de luxe et cherchez à saisir votre singularité graphique, à la manière de Picasso et sa signature. Vous managez une équipe et désirez simplement travailler sur la thématique de l’engagement, comme l’a fait Stéphane Tisserand, Responsable des Affaires Publiques à la MAIF. Conçu en quatre temps, le parcours débute avec la découverte d’œuvres en lien avec la thématique choisie. « La première étape de notre immersion s’est incarnée dans un parcours guidé au cœur des collections du musée, explique ce dernier. L’idée était de comprendre la façon dont certains artistes traduisent un engagement au travers de leurs œuvres. J’ai été marqué par Les Piques d’Anette Messager, Gelb-Rot-Blau de Kandinsky et plus globalement par le Bauhaus, notamment sur la façon dont ce courant a permis de rapprocher artistes et ingénieurs, d’associer différents corps de métiers ».

 
 
 
 
 
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Dans un deuxième temps, l’École Pro propose un moment d’échanges avec un chercheur ou expert du secteur culturel sous la forme d’une Master Class. Il s’agit d’approfondir la phase de découverte sous une forme plus théorique et structurée. S’ensuit un workshop avec un artiste pour engager pratiquement et collectivement les participants. « Le lieu, le format, la façon dont est construite cette formation en font une expérience qui n’a rien à voir avec une formation ou une séance de team building, ajoute Stéphane Tisserand. Lors de notre session, nous venions tous de structures différentes. En travaillant avec un designer et en nous plongeant dans son processus de création, nous sommes parvenus à rédiger un manifesto commun ».

Pour accueillir ces formations, le Centre Pompidou s’est même doté d’un lieu mystérieux. Au quatrième étage du musée, une salle d’apparence grisâtre et impersonnelle dévoile son plein potentiel une fois qu’on en soulève les trappes. Intitulée 3-8 et créée par l’artiste suisse Leopold Banchini, elle est aussi une œuvre et se module en fonction des usages qu’on lui donne. Hors utilisation, elle est exposée au public et peut être perçue comme une œuvre de la collection design du musée.

12 000 euros la journée

« Je suis arrivé plutôt sceptique compte-tenu de l’ambition affichée. Je craignais pour être honnête que tout cela soit un peu creux », poursuit Stéphane Tisserand. À l’issue de la journée, il s’agit évidemment de transposer l’expérience à sa vie professionnelle. Et pour 12 000 euros par jour pour 15 ou 20 participants, on s’attend effectivement à un résultat probant. « J’ai finalement expérimenté le fameux effet "wahou". Et je crois pouvoir dire que ce sentiment était partagé à l'unanimité. On n’en revient pas avec un manuel de l’engagement en entreprise mais avec un état d’esprit, un regard sur le processus de création, un regard sur l’autre également. Et l’on se rend compte lorsque l’on retrouve son quotidien qu’ils influencent progressivement notre façon de faire ».

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Commentaires

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  • C'est très intéressant, mais également très cher. On parle plutôt d'un budget d'un budget de 40 à 70 euros ht par personne pour un Team Building. Le budget est donc vraiment incomparable !