Capture écran de Cru, YouTube

Cru, le média qui joue au jeu du chat et de la souris avec la censure de YouTube

© Cru/YouTube

Spécialisée dans le micro-trottoir et les questions sexo sans tabou, la chaîne YouTube Cru a testé les limites pudibondes de la plateforme.

« T’as combien d’argent », « tu préfères te masturber ou faire l’amour », « tu crois aux extraterrestres ? » Sur la chaîne YouTube Cru, les questions se suivent et ne se ressemblent pas. En revanche, elles donnent forcément envie de cliquer – au moins une fois. Démarré en novembre 2019, juste avant le premier confinement, ce média exclusivement basé sur la plateforme vidéo (et un peu sur Instagram) cumule 185 000 abonnés pour plus de 35,4 millions de vues. Pas mal. Il réussit surtout l’exploit d’aborder sur une plateforme réputée pudibonde, des sujets justement très « crus » – autour de la sexualité notamment. Pour passer à travers les fourches caudines de la censure, les fondateurs du projet Raphaël Heslot, Aurélien Veyret et Swany Landau (qui travaillent au sein de la boîte de production ContentLAB), ont dû pas mal expérimenter.

Comment est né ce projet ?

Raphaël Heslot : Cru est un projet de cœur. J’ai découvert ce format de micro-trottoir sur des chaînes américaines ou coréennes comme Cut ou Solfa. J’aimais vraiment le concept et je me suis demandé si la même chose existait en France. J’ai trouvé des micro-trottoirs réalisés dans la rue, comme ceux de Loris Giuliano, BixBelleville ou Roman Doduik, mais ce sont plus des exercices de réparties et une performance du vidéaste qu’une véritable écoute des gens. Pourtant, on a fouillé les archives de l’INA et on s’est rendu compte que ce style d’interview existait beaucoup dans les années 70. On a donc voulu monter un format qui nous plaisait. Mais ce projet nous permettait aussi de faire des tests pour explorer un peu plus les algorithmes de YouTube.

Votre format phare s'appelle Les 100. Il consiste à poser des questions intimes à une centaine de personnes. Comment vous organisez-vous pour réaliser ces segments ?

R. H. : On a tenté de constituer un panel le plus représentatif possible avec des gens de 18 à 88 ans, de toutes classes sociales, origines et lieux de résidence. Les tournages se passent sur 5 ou 6 jours. Chaque personne interrogée passe sur un créneau d’une heure et l’on fait deux tournages en parallèle pour aller le plus vite possible, mais aussi pour des raisons sanitaires. On leur pose environ 35 questions qui sont basées sur l’actu, mais aussi sur des conversations que l’on va entendre autour de nous. On va alterner entre des sujets très légers, des questions plus gênantes, plus intimes ou des sujets plus lourds. On passe d’un avis sur la chasse à courre à la pratique de la fellation et aux attentats du 13 novembre. En général, on nous dit que ça ressemble à des montagnes russes émotionnelles. Une fois le montage terminé, on a une trentaine de vidéos que l'on diffuse à raison de 3 épisodes par semaine.

Comment ont évolué les audiences de la chaîne depuis sa création ?

R. H. : Depuis le début, tout est organique et on a commencé doucement avec 3 000 abonnés. À ce stade, ce sont surtout les articles de presse sur des sites comme elle.fr, aufeminin.com ou Madmoizelle qui nous ont apporté des petits pics d’audience. Et puis le premier confinement est arrivé et comme on continuait de poster régulièrement du contenu et qu’il y avait beaucoup de demande, la plateforme nous a mis en recommandation sur sa home page. On est passé en un mois à 30 000 abonnés et 1 000 % de vues en plus.

Beaucoup de vos vidéos portent sur la sexualité, ce qui est généralement problématique pour YouTube.

R. H. : Sur près de 250 vidéos, nous avons un tiers des vidéos qui sont sur la sexualité. C’est évidemment le tiers qui cumule le plus de vues. L’idée c’était d’attirer les viewers avec ce type de contenu et les faire rebondir sur d’autres vidéos. C’est une stratégie qui fonctionne bien puisque les gens qui viennent regardent entre 5 et 6 vidéos sur la chaîne. Après, dès qu'on parle de sexualité, on se retrouve vite démonétisé sur YouTube. Donc il a fallu comprendre comment fonctionnait l’algorithme de YouTube et jouer au chat et à la souris avec la plateforme.

Comment se passe ce processus ?

R. H. : On a compris que la vidéo est analysée au moment de la publication par un robot. Il analyse le son de la vidéo, surtout pour les copyrights, mais aussi pour détecter la nudité. Après il passe sur tous les textes qui sont dans le descriptif, mais aussi sur la vignette. Du coup on a vite compris qu’il fallait volontairement mal orthographier certains mots comme « Masturbation » pour éviter d’être repéré par le bot. Mais ce n’est pas une science exacte et certaines vidéos passent toujours difficilement.

Vous avez des exemples ?

R. H. : On a fait une interview du trio d’acteurs porno En Marche Noire. À la fin, les filles ont soulevé leur t-shirt pour montrer brièvement leurs seins. Au départ, j’ai masqué les tétons avec deux petits logos en pensant que ça ferait l’affaire, mais la vidéo a été démonétisée. J’ai ensuite flouté plus grossièrement avec les outils YouTube, mais j’ai encore eu un blocage. En fin de compte elle est restée démonétisée jusqu’à atteindre 600 000 vues. À ce moment-là, j’ai coupé complètement la séquence de fin et ça a débloqué la monétisation. On avait aussi sorti une vidéo un peu marrante où l'on demandait aux gens de manger une banane avec amour. Et la vidéo a été monétisée au début puis démonétisée et enfin interdite aux moins de 18 ans, ce qui veut dire qu’elle est totalement invisible à moins de cliquer sur le lien directement. Elle a fait 20 000 vues alors que le même concept réalisé sur d’autres chaînes a fait des dizaines de millions de vues. C’est la seule vidéo qui est vraiment interdite aux moins de 18 ans, avec une autre où les gens nous disent leur insulte préférée.

Est-ce que Cru vous rapporte de l’argent ?

R. H. : L’argent de la monétisation nous permet juste de payer un stagiaire ainsi que les locations de lieux de tournage. Nous sommes 6 à travailler dessus, dont les trois fondateurs, et nous sommes en bénévoles sur ce projet. Même avec des process de production ultra-industriels, on ne peut pas gagner de l’argent. L’année dernière on a eu la chance de bénéficier d’une aide de 30 000 euros du CNC Talent, ce qui nous a permis de créer des postes pendant 6 mois et d’engager des freelances. Mais à présent se pose la question de l’après. On teste le merchandising et aussi le placement de produit, même si les agences qui gèrent ce genre de choses ont du mal à nous classer. Une chose est certaine. Le projet est maintenant trop gros et doit passer à la vitesse supérieure pour continuer d’exister.

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