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Confinement : « Avec l'enfermement vient le besoin très fort de raconter des histoires »

Le 24 mars 2020

Ce n'est pas la première fois qu'une épidémie frappe l'humanité, mais pour l'historien Alexis Lévrier, c'est bien la première fois que de tels récits fleurissent autour. Interview.

Ça y est. Nous y sommes. Depuis les allocutions du président de la République et la mise en place des mesures de confinement, c'est certain : nous vivons un événement tellement incroyable qu'il en devient historique. Et les récits qui accompagnent la période sont uniques. L'historien Alexis Lévrier nous livre son regard sur la situation et son caractère inédit.

Le président Macron a parlé du coronavirus comme de « la plus grave crise sanitaire depuis un siècle » Vivons-nous un événement vraiment inédit et historique, ou bien est-ce une construction médiatique ?

Alexis Lévrier : Ce sentiment de vivre un épisode historique en direct et en le partageant via Internet, ce n’est pas nouveau. mais il y a des spécificités qui rendent cet épisode unique. La manière dont on accède à l'information, par la télévision ou les réseaux sociaux, fait penser à ce que nous avons pu vivre pendant les attentats du 11 septembre 2001, ou bien ceux de 2015. Il y a un rapport au direct et à l'immédiateté que nous avons déjà vécu dans notre ère médiatique moderne.

Ce qui change, c'est le principe de confinement de toute une population qui s'ajoute à ce très grand besoin de communiquer avec les autres. L'exode parisien que nous avons vécu le dimanche 16 et le lundi 17 mars 2020 est tout aussi exceptionnel. Il faut remonter à la défaite de 1940 pour retrouver un événement pareil.

La France a connu de grandes épidémies, notamment celle de la grippe espagnole en 1918 qui a fait 50 millions de morts. En quoi cet épisode est-il différent ?

A. L. : C'est effectivement l’événement qui se rapproche le plus de ce qu'on peut vivre actuellement. Quand on lit les médias d'époque, on se rend compte du même aveuglement au départ. Il y a aussi un déni politique similaire, de même que des mesures insuffisantes ou le besoin de trouver un bouc émissaire, un pays responsable. Mais il faut aussi se souvenir que cet épisode s'est déroulé juste après la fin de la Première Guerre mondiale. À cette période, tout était à reconstruire. Il n'y a pas eu de mesures aussi drastiques que le confinement de plusieurs pays européens, décidé par des États. Par ailleurs, certains épisodes épidémiques comme la peste ont été bien plus traumatiques que ce que l’on vit aujourd’hui. La majorité des gens qui ont le coronavirus s'en sortent. Les autres épidémies étaient bien plus mortelles et n’avaient donc pas le temps de contaminer les gens de manière massive.

L'événement crée un besoin inédit de communiquer. L'utilisation actuelle des réseaux sociaux est-elle inédite ?

A. L. : Effectivement, le confinement met en lumière l'importance cruciale des réseaux sociaux, mais aussi de l'accès à l'information. Depuis le début de cet épisode, on peut voir que le besoin d'informer, mais aussi de raconter ce qui se passe est devenu impérieux. Les journalistes sont autorisés à briser le confinement pour faire des reportages, certains journaux comme Libération ou d'autres titres de PQR proposent gratuitement leurs éditions quotidiennes en PDF... Chez nous, chacun témoigne de son enfermement avec des journaux de confinement, des vidéos, des mèmes. Les Italiens, qui nous précèdent d'une semaine, ont déjà produit des témoignages très intéressants. Avec l'enfermement vient le besoin très fort de raconter des histoires. On est en train de créer des formes médiatiques avec une nouvelle donne : nous sommes séparés, mais aussi connectés.

Ces témoignages, ces journaux intimes de crise sanitaire... ça n'existait pas avant ?

A. L. : Pas sous  des formes directes comme aujourd'hui. Quand on se plonge dans les sources concernant les grandes épidémies du XVIIe ou du XVIIIe siècle, on se rend compte que la plupart des témoignages sont indirects ou lacunaires. Il s'agit de médecins qui font des récits sans affect, ou d'extraits de gazettes qui rapportent le nombre de morts. Il y a très peu de témoignages de ces épisodes pour la simple raison que les gens n'avaient pas le temps de raconter leur histoire. Soit ils fuyaient rapidement, soit ils mouraient. Finalement, c’est la fiction qui raconte mieux ce genre d’épisode.

La fiction a-t-elle déjà, par le passé, rapporté des épisodes de ce genre ?

A. L. : La seule chose qui peut se rapprocher de la réalité que nous vivons, ce sont des récits de fiction qui ont déjà exploré cette situation de confinement et de narration intérieure. C'est notamment le cas du Décameron de Boccace. Dans ce recueil de nouvelles, un groupe de jeunes gens se réfugie non loin de Florence durant une épidémie de peste au XIVe siècle. Pendant ce confinement, chaque protagoniste raconte à son tour une histoire pour passer le temps. On retrouve cette structure dans d'autres récits comme L'Heptaméron (publié en 1559) de Marguerite de Navarre ou La voiture embourbée (1714) de Marivaux et dans lesquels des voyageurs doivent se réfugier dans une auberge le temps d'un orage et se racontent des histoires. On peut donc dire que pour la première fois, la réalité historique a rattrapé la fiction.

David-Julien Rahmil - Le 24 mars 2020
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