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Pourquoi les éditions Goutte d'Or cartonnent?
© Emily Morter via Unsplash

Trois livres par an, des milliers d'exemplaires vendus : les secrets du succès des éditions Goutte d'Or

Le 17 févr. 2021

Cette maison d’édition spécialisée dans l’enquête journalistique au long cours et en infiltration ne sort que trois livres par an. Tous sont des cartons éditoriaux et médiatiques.

C’est le rêve de n’importe quelle maison d’édition : créer un véritable évènement médiatique à chaque sortie de livre et bien évidemment un succès de librairie. Pour les éditions Goutte d’Or, c’est une réalité. Créée en 2017 par les journalistes Clara Tellier Savary et Geoffrey Le Guilcher et le romancier Johann Zarca, cette petite maison d’édition ne sort que trois livres par an, mais arrive à susciter l’intérêt des médias et des lecteurs à chaque fois.

À son actif, on retrouve des enquêtes au long cours, parfois réalisées en infiltration comme Steak Machine, sur le monde des abattoirs, Judy, Lola Sofia et moi sur l’univers du porno gonzo ou bien encore Flic qui se déroule dans un commissariat du XIXe arrondissement de Paris à la sinistre réputation. La maison produit aussi des ouvrages de narrative non-fiction, un genre littéraire originaire des États-Unis dans lequel un auteur raconte une histoire de fiction se déroulant dans un univers factuellement réel comme le récent ouvrage La Pierre jaune de Geoffrey Le Guilcher, qui raconte à quoi ressemblerait un incident nucléaire grave à La Hague. Rencontre.

Quelle est l'ambition à l'origine de la création des éditions Goutte d'Or ? 

Clara Tellier Savary : Ça remonte à 2016 à l’époque ou Johann, Geoffrey et moi habitions dans le même immeuble du quartier de la Goutte d’Or. Geoffrey et moi étions journalistes, Johann avait déjà publié plusieurs livres en tant que romancier et avec nos différents parcours, nous avions déjà plongé dans le milieu de l’édition. On est arrivé assez vite à l’idée qu’on voulait tous accompagner des livres, les éditer et les défendre et qu’on avait des compétences qui se complétaient. Mais pour ça, il nous manquait une idée très forte pour lancer la maison. Geoffrey voulait faire des enquêtes d’immersion. En voyant les vidéos de L214, on s’est demandé si on ne pourrait pas faire un livre intéressant, et on a mené Geoffrey  à se faire embaucher dans un abattoir. On a décidé de raconter le côté humain de ce travail de manière très incarnée et ça a donné Steak Machine qui fut le premier livre lancé par la maison. Peu de temps après Johann a publié Paname Underground (qui a reçu le Prix de Flore 2017, ndlr) et comme l’un et l’autre ont offert ces livres à la maison, ça nous a permis de nous lancer sans que ça nous coûte trop cher.

Faire des enquêtes longues, parfois sur plusieurs années ou en immersion, c’est l’une de vos spécialités. Pourquoi affectionnez-vous ce genre particulier ?

Geoffrey Le Guilcher : Je ne dirais pas qu'on est les seuls à produire ce genre de livre, mais on est sans doute les seuls à en faire autant. Ce qu’on cherche, c’est surtout des histoires fortes qui nous permettent de pénétrer dans des univers peu connus. On a tendance à considérer que lorsqu'on reste pendant un an, deux ans, trois ans sur un sujet, c'est souvent une forme d'obsession qu'il faut assumer, mais aussi expliquer. De plus, ce n'est pas par hasard si un auteur s'intéresse au porno ou bien s’il veut être policier sur deux ans. L’aspect introspectif des histoires est aussi passionnant que le monde qu’on décrit.

Qu’apportent en plus ces histoires par rapport aux reportages plus classiques ?

G.L.G : Le temps fait qu'on récolte des choses fortes, qui peuvent survenir au tout début ou à la toute fin d’une enquête. Ça nous permet aussi de creuser les personnages, de plonger dans des psychés humaines et des trajectoires. C’est un procédé qui se rapproche beaucoup de la technique littéraire en narration et qui change tout. Pour obtenir ça, il faut connaitre un milieu, les gens qui le peuplent. Ça demande du temps – un temps que la plupart des journalistes de rédaction n'ont pas.

Johann Zarca : Je pense que la plus-value est aussi stylistique, et là c'est le romancier qui parle. Par exemple, je préfère largement lire une histoire avec tous les codes du genre littéraire plutôt qu'un reportage un peu froid avec des experts et des statistiques. Je pense qu'il y a un truc presque pédagogique qui consiste à entrainer le lecteur, à le prendre par la main et l'accompagner dans un monde qu’il ne connait pas. Ça donne des choses agréables à lire qu’on pourrait qualifier de littérature du réel.

Certaines infiltrations ont duré deux ans. Concrètement, comment se passe l'accompagnement des auteurs pendant ce laps de temps ?

C.T.S : C’est un accompagnement quasi familial et c'est d'ailleurs pour ça qu'on a besoin que le feeling passe bien avec nos auteurs avant de les signer. On sait qu’on va passer beaucoup de temps ensemble en amont, pendant l'immersion ou l'enquête, pendant la rédaction, à la sortie du livre et après la parution. On est extrêmement présents à toutes les étapes, on peut accompagner les auteurs sur la construction du livre quand c'est journalistique ou bien sur la façon de mener certains entretiens. Je vais prendre l'exemple de Gabrielle Deydier, qui a écrit le deuxième livre qu'on a sorti en juin 2017, On ne naît pas grosse. Encore aujourd'hui, on a des contrats ensemble, des rendez-vous. On gère des adaptations en documentaire ou en film. C’est vraiment une relation sur le long terme.

En plus des enquêtes, vous avez édité des livres de fiction qui prennent place dans des univers bien réels, mais toujours extrêmes. Quel est le point commun avec les enquêtes journalistiques ?

J.Z : Ce qui relie tous nos livres c'est la modernité et le coup de cœur, selon moi. Et le coup de cœur est souvent moderne, ce qui est une question de génération, de point de vue ou de milieu. Si on prend On ne naît pas grosse, qui est un livre récent sur une thématique assez nouvelle du rapport au corps, et La théorie du tube de dentifrice de Peter Singer qui est la traduction d’un ouvrage qui revient sur les mécaniques d’activisme des années 70, on constate qu'ils partagent tous les deux une forme de modernité. C'est ce qui nous a tout de suite emballés.

Vous continuez à sortir trois livres par an. Pourquoi ce choix en particulier ?

J.Z : On pense que le meilleur moyen de défendre un livre, c'est de prendre du temps pour le faire. Et quand on réfléchit, je ne sais pas si on arriverait à déployer cette même énergie avec plus de livres. Par ailleurs on a tendance à transformer nos ouvrages. Presque la moitié d’entre eux ont existé d’une autre manière comme avec le film Moi grosse, l'adaptation de On ne naît pas grosse qui a été diffusée sur France 2. C'est aussi devenu un documentaire par la suite. Ce sont des processus qui demandent un investissement à plein temps et c'est aussi pour ça qu'on a intérêt à croire en nos livres. Quand on en sort trois ouvrages par an, il faut que ça soit des coups de cœur.

G.L.G : Pour ça, il faut qu’ils alignent les planètes. Ils doivent avoir de l’impact, ils doivent pouvoir être adaptés, ils doivent pouvoir se vendre et il faut aussi que le courant passe avec l’autrice ou l’auteur. Ça veut dire aussi que nous faisons des choix stratégiques, éditoriaux et humains. On dit non à 99% des projets que l'on nous présente.

Chaque sortie de livre est généralement un coup de tonnerre dans les médias. Vous avez un art du teasing et de l'accroche média que l’on retrouve peu ailleurs. Comment avez-vous développé ce savoir-faire ?

G.L.G :  C’est une chose qu’on arrive à bien faire sur les livres journalistiques je pense. On a l'avantage de bien connaître le fonctionnement des rédactions. Donc quand on s'adresse à un journaliste en général, on a réfléchi en amont : est-ce que ça peut l'intéresser, de manière individuelle, dans ce média en particulier ? Le fait de ne pas se tromper de personne et de savoir comment fonctionne ce métier un peu bizarre, c'est déjà un premier atout. Ensuite, on édite des livres qui sont très travaillés sur plusieurs années. Quand tu arrives avec un ouvrage comme Flic qui propose pour la première fois, une immersion de deux ans dans la police, dans un commissariat de quartier, en l'occurrence du 19e arrondissement parisien, tu as matière en or. On le sait en tant qu'éditeurs, mais aussi en tant que journalistes. À partir de là, en fonction des livres, on peut aussi proposer des exclusivités. On n’est pas forcément demandeurs auprès de la presse et ça joue beaucoup sur la manière de percevoir l’ouvrage.

La plupart du temps vos livres sont très bien accueillis. Mais Flic de Valentin Gendrot a provoqué une petite polémique à sa sortie à cause d’une scène de violence policière qui y est décrite. Comment avez-vous géré l'épisode ?

G.L.G : Cette polémique a surtout gonflé sur Twitter. Mais honnêtement, au regard de la conversation générée par la sortie du livre, elle n'était pas si importante. L’enquête s’est vendue dans six pays, a fait la Une du Monde le jour de sa sortie, et une série est en train d'être développée par un producteur. La première phrase du premier article qui le concernait était « ce livre est d'utilité publique ». C’est un gros compliment venant d’un média qui est, en général, assez neutre quand il évalue un autre travail journalistique. Mais il y a eu deux articles reprenant l'inaction de l'auteur pendant l’agression d’un adolescent par un policier. Il s'en est justifié, et a expliqué pourquoi il avait dénoncé les faits après coup. Si aujourd'hui il y a eu une enquête auprès de l'IGPN, c'est parce que lui a pris la parole. De manière générale, on laisse les livres répondre aux critiques. Quand une enquête crée autant de remous et de conversations, on a forcément droit à l’ensemble du spectre des réactions, même négatives.

Les enquêtes journalistiques se vendent-elles bien ?

C.T.S :  Je crois que la moyenne des ventes de ce qu'on appelle les documents, c’est-à-dire les livres qui ne sont pas de la fiction, représente 900 exemplaires en France en 2017. Ça n’est pas beaucoup, car il y a énormément de parutions. Avec notre créneau de trois livres par an, on peut justement les défendre et leur donner de la visibilité. Le résultat, c'est qu'ils se vendent plutôt bien, entre 5 000 et 14 000 exemplaires, et jusqu'à 50 000 pour Flic. Mais ça n’est pas une question de format. Je pense qu’une bonne histoire avant tout peut susciter un désir de lecture. Tout dépend comment on angle un livre pour susciter cette envie de lecture.

On parle beaucoup des conditions de travail des journalistes : les rédactions sont soumises de plus en plus à des diktats de rentabilité qui empêchent des enquêtes au long terme. L'avenir de ce format se trouve-t-il dans les livres ?

G.L.G :  Je pense que ce serait un peu prétentieux de dire qu'il est exclusivement dans le livre... et en même temps, il y a toujours un peu été. On a toujours eu des francs tireurs comme Nellie Bly avec 10 jours dans un asile ou bien Florence Aubenas avec Le Quai de Ouistreham. Il y a souvent des reportages diffusés dans des journaux qui finissent par devenir des livres. Mais il est vrai que cette problématique du temps d’enquête dans le journalisme est cyclique. Certaines rédactions peuvent perdre en espace de liberté. De cette frustration naissent plein de projets nouveaux comme Disclose, dont les équipes réalisent des enquêtes longues avec des médias partenaires. Il y a plein d’autre manières de pratiquer le journalisme avec le podcast, la radio ou la bande dessinée. Ça donne des enquêtes comme Les Algues vertes ou Bure et le scandale des déchets enterrés. On n'a jamais prétendu faire quelque chose qui n'était pas fait ou plus fait ailleurs, on tente juste de faire vivre un genre qu’on aime bien, à notre façon.

David-Julien Rahmil - Le 17 févr. 2021
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