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Transition écologique : « Le sport a vingt ans de retard sur les autres industries culturelles »

© Jannik Storna

Alors que s’ouvre une Coupe du monde à l'impact environnemental particulièrement controversé, l'entreprise 17 Sport travaille à convaincre clubs et marques que la viabilité économique dépendra bientôt de la sobriété écologique.

Stades climatisés et avions toutes les quatre minutes au Qatar, JO d'hiver 2029 au milieu du désert d'Arabie saoudite… Pourquoi le monde du sport tarde-t-il tant à prendre le virage de l'écoresponsabilité ? Et surtout, comment provoquer ce tournant ? François Singer est responsable des partenariats au sein de l'entreprise 17 Sport. Il travaille à démontrer auprès des clubs, des fédérations et des marques qu'un engagement social et environnemental a des retombées économiques positives, et que ceux qui ne prennent pas le pli de la transition sont tout simplement voués à disparaître.

Commençons par les questions qui fâchent… la Coupe du monde du Qatar : boycott ou pas boycott ?

François Singer: À titre personnel, je boycotte. Il ne fait aucun doute que la Coupe du monde du Qatar est une aberration sur le plan environnemental. C’est difficile parce que je suis un grand fan de sport… Mais impossible de faire autrement : j’aurais du mal à me regarder en face si je regardais les matchs. J’ai reçu des messages de migrants au Qatar me demandant de les aider, des photos et des vidéos terribles. Comment regarder la Coupe dans ce contexte ?

En revanche, le rôle de notre entreprise, 17 Sport, est de tenir la ligne de crête entre la dénonciation et la transformation de l’intérieur. Nous essayons de raisonner en termes d’impact. Qu’est-ce qui aura le plus d’impact : boycotter ou transformer ? Nous avons établi une liste noire d’entités avec lesquelles nous ne voulons pas travailler, parce que nous jugeons qu'elles n'œuvrent pas pour le bien commun. Mais sur le Qatar, nous ne nous sommes pas positionnés. Nous essayons d’accompagner les sponsors pour les pousser à demander des comptes au Qatar, à se transformer en interne.

Pourquoi le monde du sport est-il si en retard ?

F.S. : Le monde du sport a plus de vingt ans de retard sur les autres industries culturelles en matière de transformation sociale et environnementale. C’est un monde crispé sur une vision court-termiste et financière. Certains clubs sont prêts à dépenser plusieurs millions d’euros pour des petits jeunes de quinze ans, des transferts ou des salaires, et tout juste 200 000 pour une politique de développement durable… Il n’y a pas encore de réflexion globale sur le modèle.

Une partie du monde du sport ne comprend pas que les questions climatiques et environnementales sont une vraie menace pour leur survie. Au Royaume-Uni, la moitié des clubs de foot risquent d’être sous les eaux en raison d’inondations récurrentes. S’ils veulent continuer à jouer, il va falloir prendre en compte le dérèglement climatique ! C’est la même chose pour l’organisation d’événements sportifs. Il y a eu des feux de forêt pendant l’Open d’Australie qui ont perturbé les joueurs, des typhons pendant la dernière Coupe du monde de rugby, des chaleurs insoutenables pendant les championnats du monde d’athlétisme…

Heureusement, depuis trois ans, la pression vient de tous les côtés : les fans demandent des comptes, mais aussi les fonds d’investissement qui refusent de continuer à injecter des millions d’euros dans les clubs en l’absence d’une stratégie d’impact sur l’environnement. Les pouvoirs publics poussent aussi. Les clubs sont contraints de se structurer. Le PSG, qui est quand même un des plus grands clubs européens, n’avait même pas de département RSE jusqu'à très récemment; il comprend à présent qu'il faut recruter des experts RSE.

Pourtant, s’il opère sa transformation, le monde du sport peut être un levier de transformation très puissant. Une étude récente du MIT l’a souligné, en montrant que les jeunes écoutent plus les athlètes que les politiques. En repensant les partenariats, on peut avoir une vraie influence sur le comportement des consommateurs et économiser des millions de tonnes de CO2.

Comment agit concrètement 17 Sport ?

F.S. : Nous travaillons avec des marques endémiques ou non endémiques au sport, avec des athlètes, des ONG, des clubs… l’ensemble de l’écosystème sportif.

Nous aidons les entités à dresser un état des lieux de leur impact environnemental, mesuré aussi précisément que possible, pour établir une stratégie de transformation. Cette transformation passe par quatre piliers : développer des stratégies à impact positif, nouer des partenariats à mission (parce que tout le monde peut mettre un logo sur un maillot, mais il faut encore que ce partenariat ait un sens), activer le changement pour avoir un impact concret sur la société, et mesurer son impact.

Nous ne mesurons pas uniquement l’impact financier. Nous travaillons sur des modèles comme le SROI, le Social Return on Investment, qui permet de donner une valorisation financière aux partenariats et à l’impact social qu’ils génèrent. C’est toujours intéressant d’essayer de faire entrer dans le monde du sport des critères extra-financiers.

Dans notre travail, nous ne voulons pas nous contenter d’un coup de peinture verte. J'estime que mettre des poubelles de tri ou des ruches dans un stade n’a aucun sens si les joueurs continuent à prendre des jets privés pour faire un Paris-Lille qui se fait en une heure trente en train. Notre rôle est donc de transformer les entités de façon globale et cohérente, à l’heure où beaucoup de clubs se contentent du greenwashing et tentent de se dédouaner de leur impact via la compensation carbone.

Surtout, nous voulons montrer aux clubs qu’une politique de développement durable ambitieuse est un vrai avantage économique. Un club qui se transforme pour améliorer son impact va attirer plus de partenaires. Le club britannique des Forest Green Rovers en est la preuve. Le président, Dale Vince, est un activiste, membre de Sea Shepherd. Son club a été élu club de foot le plus écologique du monde par l’ONU en 2019. Les Forest Green Rovers, alors qu’ils ne sont qu’en division 3, ont plus de 125 fanclubs dans le monde, y compris au Japon, en Chine, aux Etats-Unis… précisément parce que toutes les strates du club intègrent les enjeux environnementaux. Les joueurs sont tous véganes (et pas moins performants pour autant), le stade est éco-construit, leurs maillots sont en fibres de bambou… Et le plus intéressant, c’est que les sponsors se battent ! Pour être partenaire maillot du club, il faut débourser plusieurs centaines de milliers de livres, alors que dans la même ligue, les autres clubs ont du mal à obtenir quelques dizaines de milliers de livres. Les retombées médias pour le club sont excellentes : dès qu’ils jouent, tout le monde veut les voir à la télé. Le rêve serait d’avoir un club comme celui-là en France.

Souvent, on oppose à l’écologie les arguments de la performance et de la rentabilité. Ce sont de faux arguments. Quand la volonté de transformation est portée par le président et les fans, et qu’elle imprègne toutes les strates du club, le modèle économique est viable.

À quoi ressemblerait une compétition sportive sobre ?

F.S. : Le mot d’ordre, c’est réduire. Réduire le nombre de matchs, réduire les calendriers, réduire l’ampleur des événements. Pour l’instant, on ne va pas dans le bon sens. La prochaine Coupe du monde aux États-Unis ne sera plus à 36 mais 48 équipes. Il faut arrêter ce « toujours plus ».

Le chantier le plus conséquent est celui de la décarbonation des transports, qui représentent 80% des émissions d’un événement sportif. On pourrait imaginer une Coupe du monde dans un seul pays, sur trois stades, avec des mobilités douces, plutôt que les avions navettes que le Qatar a mis en place avec les pays voisins.

Quoi qu'il en soit, à terme, une Coupe du monde comme celle du Qatar, des JO d’hiver comme on en a eu en Chine et comme on risque d’en avoir en 2029 au milieu du désert d’Arabie saoudite… tout cela n’est pas viable. Acheter des crédits carbone ne nous sauvera pas.

Il faut aussi revoir tout le modèle de sponsoring pour construire des partenariats qui ont du sens. On peut imaginer que les événements sportifs de demain seront partenaires de BackMarket ou BlaBlaCar, pour encourager au reconditionnement et au covoiturage. L’entreprise Stadium Go a déjà commencé à le faire en promouvant le covoiturage entre supporters. Si au lieu d’avoir 30 000 voitures qui se déplacent, on en a 5 000 remplies de cinq ou six personnes, c’est déjà pas mal. Des exemples d’entreprises comme celles-là, j’en ai quinze ! Nous voulons que les événements sportifs aient ce genre de marques sponsors à l’avenir. Nous en sommes encore aux prémices, mais j’entends de plus en plus de marques qui ne veulent pas s’associer au football professionnel parce qu’elles craignent pour leur image. Ce sont des marques qui ont plusieurs millions d’euros à investir et qui préfèrent se tourner vers le sport amateur, qu’elles considèrent plus sincère.

Si les clubs ne changent pas, ils vont faire face à de vraies pertes financières dans les dix prochaines années, voire disparaîtront. C’est comme pour la révolution digitale : les Nokia et Blackberry qui n’ont pas su prendre le pli du digital ont disparu… Les entités sportives qui ne prendront pas le pli de l’impact social et environnemental disparaîtront de la même façon.

Pour aller plus loin, retrouvez François Singer le samedi 26 novembre à l'Université de la Terre, événement partenaire de L'ADN, pour une table ronde "Pour un sport qui change le monde".

commentaires

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  1. CHEMINADE dit :

    Pour ma part je regrette que le secteur du spectacle n'ai pas donné suite aux propositions de collaboration pour engager un travail commun sport et spectacle. Cela aurait surement accéléré le mouvement.
    Dommage aussi de reduire le sport aux entreprises du sport professionnels. Mais c'est logique dans la mesure où seules les entreprises privées peuvent dégager les budgets nécessaires ou mobiliser des professionnels sur ces questions.
    Par le promoteur de l'Agenda 21 du sport (2004)

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