Groupe de judokas sur la plage

Prose combat

Convaincre est une bataille ; militer, une discipline, un combat. Il convient de se préparer mentalement, physiquement et philosophiquement. Exactement comme le font les arts martiaux, dont nous avons beaucoup à apprendre. Mise en lumière de ce parallèle avec Coralie Camilli, docteure en philosophie et ceinture noire d'arts martiaux.

L'essence des arts martiaux est-elle de préparer la confrontation ou d’arriver à un tel degré de maîtrise que la violence n'advient pas ?

Coralie Camilli : Il n'y a pas d'opposition entre pratiquer un art martial pour éviter la confrontation et le pratiquer pour la préparer ! Les arts martiaux ont évolué au fil de l’histoire, notamment par l’interdiction du port d’armes, de confrontations fatales à une exigence de légitime défense et de préservation du partenaire. La pratique martiale a donc évolué vers l’évitement du pire. Mais la meilleure façon de l'éviter, c'est de le préparer. 

Quelle est alors la différence entre affronter et confronter ?

C.C. : On se confronte toujours à quelque chose d'extérieur alors qu'on affronte quelque chose d'intérieur. Mais la distinction fondamentale pour comprendre ces deux notions est celle entre violence et agression. Dans une agression (physique, verbale ou philosophique), il y a toujours un agresseur et une victime entre lesquels s’instaure un rapport de pouvoir. La violence est un concept différent, plus intéressant philosophiquement, qui ne se réduit pas à l'agressivité. La violence met directement en jeu deux rivaux sur un plan égalitaire, centré autour d'un seul et même but à atteindre. Il y aura un perdant et un gagnant mais les deux partent d’une position d’égalité.

Selon vous, c’est dans cette rencontre entre égaux que se joue l’action : il ne peut rien se passer sans cette égalité dans la confrontation ?

C.C. : S'il n'y a pas de rencontre, il n'y a pas d'action. Essayer de faire une action seul, c’est se contenter d’une répétition autocentrée qui ne produit pas d'évènement. Pour que celui-ci se produise, il faut un rapport entre deux systèmes de force en action. Il faut qu'il y ait une rencontre de forces physiques, intellectuelles ou politiques. 

Dans les arts martiaux, lorsque cette rencontre advient, il faut maintenir le contact. Dans l'action, il faut donc toujours être au plus proche du réel ou de son ennemi ? 

C.C. : Sun Tzu disait déjà de rester le plus proche possible de l'adversaire. Même si s’écarter du danger est le premier réflexe, c’est dans cette distance que réside le danger. La pratique martiale entraîne à rester au plus proche pour pouvoir frapper et sentir dans quelle direction vont les forces adverses. On est plus efficace quand on ne détourne pas les yeux de ce qui advient. Si on dévie le regard, il suffit d'une fraction de seconde pour que le coup arrive !

La pratique d'un art martial et le militantisme seraient en fait des disciplines de la relation ?  

C.C. : C’est une bonne formule. En effet, pour pouvoir anticiper ou catégoriser son rapport à l'adversaire, il faut une organisation de la conscience. Il faut ainsi pouvoir s'étirer au passé immédiat de manière à en avoir le souvenir le plus proche ; porter son attention au présent de manière à être le plus attentif possible au réel, à ce qui se passe, surgit ou se répète ; et anticiper un minimum ce qui se projette dans l'avenir le plus proche. C’est ce qu'on appelle en philosophie la « phénoménologie », c'est-à-dire la prise en compte du phénomène de l'évènement.

La confrontation n’est alors pas un choc brutal et immédiat mais une manière de faire évoluer son adversaire et soi-même ?  

C.C. : Si on ne pense la confrontation que comme point de rencontre, on ne voit pas les parties immergées de l'iceberg. Car les actions sont des systèmes de force qui ont été mis en œuvre et développés à travers l'espace et le temps de manière adverse. La confrontation n'est pas seulement le point de rencontre, c'est aussi le point de départ des forces qui s'affrontent. 

Les adversaires peuvent donc évoluer jusqu’à dépasser l’affrontement ?

C.C. : Mais le terrain de guerre était aussi un terrain d'entente ! La confrontation est également une pratique commune. Dans un combat, les adversaires partagent un champ de bataille, des pratiques et des enjeux. Ils parlent le même langage, car l'entraînement et la pratique martiale donnent une grammaire commune indispensable pour se combattre. D'une certaine manière, plus on se combat, mieux on se connaît. La confrontation est aussi une découverte de l’autre.

Jusqu’à transformer l’adversaire en partenaire ?

C.C. : C’est possible, mais ce n'est pas le cas dans tous les arts martiaux. C'est praticable dans une discipline comme l'aïkido où l’entraînement a pour but de parvenir à la maîtrise et donc à la retenue. Par philosophie, on va préserver l'adversaire, qui en devient un partenaire puisque l’on cherche à préserver son intégrité physique. 

Dans des arts martiaux comme la boxe, où l’on cherche un gagnant et un perdant, il n'y a pas l'exigence de préserver le partenaire, qui demeure un adversaire. On va jusqu'au K.O.

La définition de la maîtrise, c’est donc la retenue ? Ne pas faire usage de la violence est un signe de puissance ?

C.C. : On fait l’erreur de reconnaître l’usage pur de la violence comme le plus puissant. Si l’on peut faire un usage brut et immédiat de la force, la puissance, elle, peut faire l'objet d'une maîtrise. Une force qui s'exerce peut aller jusqu'à la puissance si elle est répétée et qu'elle est maîtrisée jusqu’à une forme de retenue. On peut dire qu'on maîtrise un sujet, un geste, un domaine quand on est aussi capable de déployer ses forces que de les retenir. C’est le non-usage qui fonde la définition de la puissance. Camus disait d’ailleurs « un Homme, ça s’empêche ». 

Vous indiquez pourtant un trait commun à la tradition juive et aux arts martiaux : l’impératif de l’action…

C.C. : Dans le Talmud, on raconte qu’à la question de savoir s’ils acceptaient de pratiquer l’ensemble des Dix Commandements qui venaient d’être énoncés, les Hébreux répondirent « Naassé, va Nichma » (« nous ferons d’abord, puis, seulement après, nous comprendrons »). C’est une parole très intéressante du point de vue martial. Quand on prend des coups, si on réfléchit trop, on s’arrête et on perd le combat. Pour pouvoir gagner, il ne faut pas tout analyser en avance mais désenclaver les peurs et les limitations par la confrontation avec les contingences du réel. On peut disserter très longtemps de la transition climatique, de ses contours et de ses limites, jusqu’à se trouver des difficultés qu'on croira insurmontables, alors que, en réalité, si d'abord on le fait et ensuite on y réfléchit, peut-être que c’est possible… 

À lire :

Coralie Camilli, L’Art du combat, Éditions PUF, 2020

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