Une main qui s'approche de trois bouteilles en plastique

Plastique recyclé : un marché qui empêche le développement de matières plus vertueuses

© Ron Lach

Depuis des dizaines d’années, des matières alternatives au plastique se développent. Mais en France, une loi votée en 2020 donne un clair avantage au plastique conventionnel…

La prouesse est de taille. Cette petite bouteille de jus que vous venez d’acheter dans un des restaurants de la chaîne healthy Wild and the Moon, qui ressemble en tout point à une bouteille en plastique traditionnelle, est en réalité faite à partir de déchets alimentaires. Plus précisément, il s’agit de PLA, une matière biosourcée (issue de matières organiques) et compostable qui peut se substituer au plastique traditionnel. Quand on sait que 60 millions de bouteilles en plastique sont jetées à travers le monde chaque jour, c’est une petite révolution qu’une matière comme le PLA soit désormais disponible dans les rayons de certaines chaînes de restauration. Composté dans de bonnes conditions, le PLA se dégrade dans l’environnement sans y laisser de résidus toxiques, à l’inverse des milliards de microparticules de plastiques libérées par une simple bouteille en plastique conventionnel.

Seul hic : depuis la loi Anti-Gaspillage et Economie Circulaire (AGEC) de 2020, le PLA et tous les autres bioplastiques risquent l’interdiction en France. En cause, les lobbies du plastique conventionnel, qui entendent protéger leur marché.

Composter des bouteilles

La fondatrice de la chaîne de restauration 100% sans plastique Wild and the Moon, Emma Sawko, parle du PLA avec un enthousiasme surprenant. « C’est une super matière », s’exclame-t-elle, une bouteille de jus à la main. Comme toutes les bouteilles de la chaîne, celle-ci est faite en « acide polylactique ». « Nos emballages sont créés à partir de déchets : on ne déforeste pas pour faire une bouteille à base de canne à sucre, mais on réutilise des déchets alimentaires pour créer une matière totalement végétale. Et une fois utilisée, elle se composte, sans aucune toxicité. C’est fantastique ! »

Dans la grande famille compliquée des bioplastiques, le PLA compte parmi les bons élèves. Comme le PHA (polyhydroxyalcanoate), il fait partie des biosourcés compostables, qui représentent 30 % des bioplastiques. Les 70 % restants ont un intérêt environnemental moins convaincant, voire très discutable : ils sont soit biosourcés mais non compostables (comme le bio-PET), soit compostables mais pétrosourcés, c’est-à-dire issus de la pétrochimie au même titre que les plastiques conventionnels (PBAT).

Aujourd’hui, l’ensemble de ces matières ne représente qu’1 % des plastiques produits à l’échelle mondiale. 0,01 % des emballages en plastique mis sur le marché chaque année sont en PLA. Malgré cette infime part de marché, l’intérêt pour les biomatières explose. Emma n’est pas la seule à se passionner pour le PLA, qui affiche un taux de croissance annuel de 10 à 15%.

« Les bioplastiques sont blacklistés »

Pourtant le gouvernement français a signé l’arrêt de mort des bioplastiques en votant la loi AGEC en 2020. Officiellement, il n’est pas question de mettre à mort ces matériaux. Mais dans les faits, « les bioplastiques sont blacklistés par la loi AGEC », commente Stéphane Bruzaud, chercheur spécialisé dans les bioplastiques depuis plus de quinze ans, auditionné à plusieurs reprises dans le processus d’élaboration de la loi.

La loi AGEC prévoit qu'en 2030, 100% des emballages produits devront être recyclables. Par « recyclables », la loi entend des matériaux traitables sur les chaînes de tri actuelles. Or, on reproche aux bioplastiques de perturber le recyclage du PET, le plastique utilisé pour fabriquer les bouteilles. Les emballages bioplastiques seront donc de facto interdits d'ici quelques années.

Pour Vincent Colard, responsable R&D éco-conception chez Citeo, c’est tout simplement « la fin du PLA », mais aussi « de la céramique, de la porcelaine, du bois, du tissu autour des foies gras et des confitures… Tous les matériaux qui n’ont pas de filière à date vont être interdits. » Stéphane Bruzaud confie qu'un projet de loi est même à l’étude pour avancer la date de 2030 à 2025. La fin du PLA, c’est donc peut-être pour demain.

« On marche sur la tête », se désespère la fondatrice de Wild and the Moon. « Au lieu d’encourager l’utilisation de nouveaux matériaux qui nous permettent de nous libérer du plastique conventionnel, on les interdit. Aujourd’hui, des restaurants qui avaient fait l’effort de passer au PLA font marche arrière à cause de la loi… Je crois que nous sommes les seuls à rester en PLA. » Ce sujet est devenu le cheval de bataille d’Emma Sawko, aux côtés de la fondation No More Plastic : « Je refuse de croire que nous allons tous repasser au plastique. Ce n’est pas possible. Les gens vont se réveiller. »

Pas de solution miracle

Il faut reconnaître que tout n’est pas rose dans le monde des bioplastiques. Certaines de ces matières ont une empreinte carbone non négligeable et des doutes subsistent quant à leur non-toxicité. La canne à sucre utilisée pour fabriquer certains bioplastiques est par exemple massivement importée d’Amérique latine, souligne Valentin Fournel, responsable R&D éco-conception chez Citeo. Sans oublier la pression que la production de bioplastique exerce parfois sur les terres agricoles, déjà nécessaires pour nourrir l’humanité.

En réalité, la confusion sémantique qui règne autour des bioplastiques nuit à leur réputation. On a vite fait de mettre dans le même sac des matières aux bénéfices environnementaux extrêmement variables, sous prétexte qu’elles portent toutes le nom de « bioplastiques ».

Le PLA des bouteilles de Wild and the Moon, lui, nécessite 35% d'énergie de moins pour être produit qu'un plastique conventionnel, et il n'accapare pas les terres agricoles puisqu'il est produit à partir de déchets. Il est certifié non-toxique par la norme EN 13432. Nous avons donc tout intérêt à le développer même s'il faut lui reconnaître un défaut, admet Stéphane Bruzaud, chercheur spécialisé dans les bioplastiques. « Le PLA est généralement classé dans les plastiques ‘biodégradables’ mais on peut mettre un bémol en disant qu’il est plutôt ‘biocompostable’ dans des conditions de compost industriel, car il nécessite une température suffisante pour que s’amorce et se catalyse la dégradation. » Impossible donc de composter à domicile les petites bouteilles de chez Wild : vous risquez de les retrouver entières au fond de votre jardin au bout d’un an.

Les bioplastiques ne nous sauveront pas de la pollution plastique. Il faut, de toutes les façons, réduire considérablement notre production d’emballages alimentaires, quelle que soit leur matière. Pour autant, insiste Stéphane Bruzaud, certains de ces matériaux méritent qu’on mise sur eux pour réduire notre dépendance au plastique conventionnel, plutôt que de s’obstiner dans la voie d'une matière qui, recyclée ou non, détruit l’environnement et nos corps avec. A condition d’y investir suffisamment, les compostables biosourcés peuvent nous aider à nous débarrasser du plastique dans certains usages où aucun autre matériau n’est convaincant à ce jour. L’ADEME elle-même (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie, qui dépend du gouvernement) en a fait le constat. Dans plusieurs pays déjà, les sacs à compost en bioplastique ont fait leurs preuves : non seulement ils se dégradent correctement, mais ils facilitent la collecte du compost, augmentant le nombre de déchets organiques traités. Un gagnant-gagnant que la France continue d’ignorer.

« Du lobbying pro-recyclage plastique »

Poser la question des compostables biosourcés, c’est soulever celle de la faiblesse (voire de l’absence) du traitement des biodéchets en France. La filière de collecte et de compostage industriel n’existe pas, à l’exception d’initiatives locales qui ne couvrent à ce jour que 5 % de la population.

Résultat: c’est 32% de nos poubelles qui part à la décharge (ou en incinération, dans le meilleur des cas) alors qu’il pourrait être composté et réutilisé comme engrais. Certaines collectivités pionnières, à l’instar de Rennes, organisent une collecte systématique des biodéchets, avec d’excellents résultats. Mais l’harmonisation nationale se fait attendre.

En attendant, les matériaux biosourcés sont proscrits sous prétexte que nos chaînes de tri ne savent pas les traiter. Le PLA s’est vu attribuer un malus de 100 % par Citeo au motif qu’il perturbe le tri du PET. Pour Stéphane Bruzaud, le raisonnement est de mauvaise foi : « ce n’est pas qu’on ne sait pas recycler le PLA, c’est qu’on ne veut pas le recycler. » Le chercheur reconnaît volontiers que la filière est immature: « Les recycleurs sont fortement opposés à l'arrivée de nouveaux matériaux dans les chaînes de tri, car la seule filière de recyclage qu’on maîtrise réellement aujourd’hui, c’est celle du PET. » Mais pour lui, avec « des incitations financières et réglementaires », on pourrait tout à fait traiter le PLA. Au lieu de quoi, aujourd’hui, la majorité des emballages en PLA ne sont pas orientés vers une unité de compostage, et se retrouvent enfouis en centre de stockage de déchets.

Dans ce contexte, les marques de restauration qui veulent tester les emballages bioplastiques déchantent rapidement. C'est ce qui est arrivé en Belgique à Frédéric Rouvez, PDG de la chaîne de restauration Exki. Il a tenté l’expérience des couverts en bioplastique il y a plus de dix ans avant de devoir repasser au plastique recyclé, faute de filière capable de prendre en charge les couverts. « Un jour, j’étais allé visiter l’usine de compostage industriel vers laquelle nos couverts étaient orientés après usage, se souvient-il. Le responsable m’avait dit qu’il ne pouvait pas les composter. Le temps nécessaire à leur dégradation était beaucoup trop important par rapport au reste des biodéchets. Il enlevait systématiquement les couverts pour les envoyer à l’incinération ou en décharge. » À l’époque déjà, la nécessité d’une filière mieux développée se faisait sentir. « Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, car ces choses-là évoluent vite, mais à l’époque, la filière était immature. » Frédéric serait déçu d'apprendre qu'une décennie plus tard, rien n'a changé.

Nicolas Moufflet, président de Lyspackaging, l'entreprise qui fournit Wild and the Moon en emballages, est exaspéré par le raisonnement de la loi AGEC. « C’est du lobbying pro-recyclage plastique qui favorise la continuité, c’est-à-dire une utilisation toujours croissante de plastique pétrochimique », assène-t-il.

Pour justifier leur réticence à faire une place aux biomatières, les défenseurs des objectifs de la loi AGEC s'abritent derrière le flou qui entoure les compostables biosourcés. Selon Valentin Fournel (CITEO), « cela n’a pas de sens d’investir massivement dans la filière de recyclage du PLA alors que ses bénéfices environnementaux ne sont pas certains. » Stéphane Bruzaud s'amuse de cette réaction : « il faut avoir du culot pour oser sous-entendre que la filière pétrochimique est plus vertueuse que celle des bioplastiques !  » Pour en avoir le cœur net, il faut investir dans la recherche sur ces matières. Ce ne sont pas les pistes de recherche qui manquent. L’entreprise Carbiolice développe actuellement une enzyme qui permettrait de traiter le PLA en compost domestique et non plus seulement industriel, ce qui augmenterait considérablement son intérêt environnemental. Mais la loi AGEC va mettre un « coup de frein » à la recherche sur les bioplastiques en France, reconnaît Valentin Fournel, puisque les débouchés commerciaux deviennent incertains. C’est le serpent qui se mord la queue.

Les compostables biosourcés contre-attaquent

Face à la double opportunité de réduire notre dépendance au plastique et de développer une filière de compostage efficace et vertueuse, le gouvernement s'obstine dans la voie du recyclage du plastique conventionnel. Pourtant, le 100% recyclable brandi par le gouvernement ne signifie en aucun cas 100 % recyclé : nous ne recyclons aujourd'hui que 9% des plastiques à l’échelle mondiale. La France aura beau fabriquer du recyclable, si elle ne fait pas en sorte de le recycler, cela ne servira à rien. Par ailleurs, le plastique ne se recycle pas à l’infini. Un jour ou l’autre, il finira en décharge, ou pire, dans nos océans. Il n’y a pas d’économie circulaire du plastique. Jeter nos efforts dans le 100% recyclable, c’est refuser de prendre le problème à la racine. Un déni parmi d’autres.

Nous n’avons plus vraiment le temps du déni, rappellent les acteurs de la filière des compostables biosourcés. En Italie, en Irlande, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, des initiatives locales pour le traitement des emballages compostables se développent à grande vitesse. « L’Italie collecte les plastiques compostables biosourcés avec les déchets alimentaires depuis plus de dix ans », se désespère le président de Lyspackaging.

Depuis son laboratoire breton, Stéphane Bruzaud travaille à faire bouger les lignes en France. « Nous sommes plusieurs groupes à nous organiser pour introduire dans la loi AGEC la question des polymères biosourcés et biodégradables. » Un long travail de lobbying les attend.

Pour Stéphane, l’avenir des bioplastiques ne dépend pas seulement de l’argent qu’on y investira. « Il y a un vrai travail de pédagogie à faire auprès des consommateurs. Il faut expliquer clairement les points faibles des bioplastiques, mais aussi écarter toutes les fausses informations et les effets de buzz qu’ils suscitent. Cela ne sera pas facile, car les lobbies du plastique conventionnel ont intérêt à maintenir le flou. Mais c’est essentiel. »

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commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Bonjour, merci pour cet article qui a le mérite d'entrer dans la complexité du sujet et de tenter de la démêler. Par rapport à ce que l'on lit d'habitude, cela fait du bien. Attention toutefois, la phrase suivante me semble entretenir la confusion: "Composté dans de bonnes conditions, le PLA se dégrade dans l’environnement sans y laisser de résidus toxiques". Stéphane Bruzaud le dit plus tard, le PLA n'est pas biodégradable dans l'environnement. Il est compostable en conditions industrielles, ce qui n'est pas la même chose. Peut-être rectifier? Nelly

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