Couple devant son camping car

Tourisme 2022 : des voyages encore très carbonés mais un retour de hype du camping

© Blake Wisz

Le tourisme retrouve des couleurs oui, mais lesquelles ? Enjeux de transformation durable et nouvelles attentes conso dessinent un panorama du tourisme moderne tout en contraste.

Après deux années pour le moins atypiques, le tourisme redémarre. Car suite à sa mise à l’arrêt historique (-71 % de touristes internationaux dans le monde en 2021 vs. 2019), la question de la relance se posait sérieusement pour un secteur qui constituait à lui seul 10 % du PIB mondial en 2019 – vous savez, cet indicateur qui signait notre goût des croissances échevelées, avant que nous ne comprenions peu à peu le sens du mot « anthropocène » . Le secteur ne pourra pas se contenter de reprendre le business as usual : par son poids économique et son empreinte sur l’environnement, il fait face à sa nécessaire révolution. Celle-ci devra, entre autres, être culturelle : comment pourrait-il en être autrement pour ce secteur dont l’imaginaire collectif s’est construit en corrélant distance et dépaysement ?

Rattraper le temps et les voyages perdus

Ceux qui prédisaient une onde de revenge travel avec le déploiement de la vaccination et la levée des restrictions n’ont pas eu complètement tort. Le désir de voyager de nouveau est bien là, malgré le Covid toujours présent, les tensions géopolitiques et le contexte inflationniste. Certes, ces événements ont leurs conséquences. Le Japon n’a rouvert ses frontières qu’en juin 2022, au prix de règles très strictes, après plus de deux ans de fermeture des frontières, tandis que les 150 millions de touristes chinois recensés en 2019 doivent désormais se contenter de voyager dans les frontières de l’empire du Milieu. Sur le front de la guerre en Ukraine, l’augmentation du prix du kérosène, qui peut représenter jusqu’à 45 % du prix d’un vol long-courrier, et la modification des plans de vols se font sentir sur les tarifs des billets.

Et pourtant, selon l’European Travel Commission, les intentions de voyage vers les pays européens ont été jusqu’à présent peu touchées par le conflit à l’est de l’Europe. Par rapport à l’été 2021, la saison estivale 2022 se rapproche même des niveaux du « monde d’avant » . Et la France avait retrouvé dès le premier trimestre 2022 son niveau pré-Covid, aussi bien sur le segment tourisme que le segment affaires, selon une enquête Mastercard Economics Institute. Pour Jean Viard, sociologue et co-auteur avec David Medioni de L’An zéro du tourisme – Penser à l’avenir après la Grande Pandémie (L’Aube), cette envie de voyages fait écho à un nouvel état d’esprit issu de la crise sanitaire. Un Carpe Diem moderne, où nous ré-évaluons nos vies au bénéfice du moment présent, après deux ans de restrictions. Cette volonté de rattraper le temps et les voyages perdus bénéficie particulièrement aux compagnies aériennes à bas prix. Selon Le Monde, les Transavia, Ryanair, EasyJet et autres low costs pourraient occuper plus de 50 % du trafic aérien en 2022 – contre 40 % l’année précédente…

Si l’on peut s’en féliciter d’un point de vue économique ou humain, difficile de s’en réjouir sur le plan des émissions carbone. Le tourisme illustre finalement bien la tension de la transition écologique à l'œuvre dans notre société, lorsqu’il s’agit de réconcilier des enjeux a priori contradictoires : effort collectif et citoyen vs plaisir individuel, nécessité de préserver l’économie et l’emploi et transformation radicale qui ne peut plus attendre – sans parler des valeurs inhérentes au voyage, comme la découverte culturelle et la rencontre de l’autre.

Transports lourds de conséquences

Les transports concentrent la majeure partie de l’impact carbone du tourisme. En France, ce poste représente 77 % des émissions GES du secteur – qui lui-même constitue 11 % des émissions de notre pays. Autant dire que si l’on veut se donner une chance d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, s’attaquer à ce levier est crucial. Dans son Plan de transformation de l'économie française, le Shift Project s’est attelé à décortiquer les trajets longue distance des Français, afin de résoudre cette équation complexe.

Selon le think tank, un résident français enregistre en moyenne 7 600 km par an pour sa mobilité longue distance. Celle-ci se caractérise par sa forte dépendance aux carburants fossiles (essence, diesel, kérosène). La voiture constitue 72 % de ces déplacements, qui se font dans leur très grande majorité en France métropolitaine (86 %). Les vacances constituent 26 % de ces déplacements longs. L’impact de l’avion est aussi considérable, surtout si l’on met en rapport sa part modale et les émissions qui en résultent : 2 % de nos voyages pour un tiers des émissions des déplacements longs ! À l’inverse, le train représente 12 % de ces déplacements, alors qu’il est quarante fois moins émetteur que la voiture…

Alors comment réduire la facture ? Le Shift Project propose de jouer sur plusieurs leviers. La technologie d’abord, avec par exemple l’électrification des véhicules. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne suffira pas de sillonner le pays au volant de son SUV hybride pour dégager sa conscience, mais bel et bien d’envisager la (petite) voiture électrique comme part du « bouquet d’offres de mobilités pour les touristes sur leur lieu de villégiature » – avec une dose d'éco-conduite et de limitation de vitesse. De fait, le train apparaît comme le nerf de cette guerre : pour atteindre les objectifs de décarbonation à horizon 2050, il faudrait multiplier par trois la place du train dans les voyages longue distance, tout en réduisant celle de l’avion et de la voiture, de respectivement 35 et 20 %. Il y a donc urgence à créer les conditions d’accessibilité et d’attractivité du rail, non seulement sur le territoire français, mais aussi en intercontinental, avec les infrastructures et les services ad hoc.

Mais la question ne peut pas s’envisager au seul prisme du report modal. Celui-ci s’inscrit dans des offres touristiques renouvelées. Un tourisme décarboné, privilégiant la sobriété, et capable d’articuler les postes transports, hébergement et activités à l’aune de cette exigence. Avec une gouvernance carbone du tourisme, ancrée à l’échelon des territoires.

Manque de marques référentes en écotourisme

Ces offres touristiques d’un nouveau genre peinent pourtant à émerger, alors que la préoccupation (pour ne pas dire l’angoisse) climatique s’inscrit durablement dans la vie des individus. Ce souci se cristallise dans nos requêtes Internet, ainsi que le dévoile Google dans une étude ad hoc : une recherche comme « Que faire par rapport au changement climatique ?  » a doublé en un an, et 83 % des personnes interrogées par le moteur de recherche considèrent que le tourisme durable est vital. En mars 2022, des requêtes comme « vacances écoresponsables » ou « séjour écoresponsable » avaient respectivement bondi de 22 % et 142 %, par rapport à 2021.

Mais poser la question n’induit pas forcément d'obtenir une réponse… Tandis que 80 % des responsables de l’industrie déclarent qu’agir pour le tourisme est très important, voire essentiel, pour leur entreprise, la filière manque de marques référentes : aussi bien du côté des internautes, qui associent par exemple rarement une marque au terme « hôtel écoresponsable » – contrairement à ce qui se passe sur la recherche « hôtel » –, que du côté des entreprises qui ne se positionnent pas forcément sur ce champ sémantique dans leurs achats de mots-clés.

Pour les opérateurs, l’enjeu est donc triple : proposer une offre à la hauteur sur les trois piliers du tourisme (transport, logement et expérience sur place), la rendre visible et répondre à la demande croissante d’informations des individus, qui veulent comprendre de quoi on parle exactement – en évitant évidemment de verser dans le greenwashing. Un bon exemple de ce besoin de lisibilité se trouve dans la question des labels d’écotourisme, dont la profusion n’aide pas. Enfin, on ajoutera à la charge des professionnels du tourisme des défis inédits en matière de recrutement : difficultés inédites pour le recrutement des saisonniers, besoin de compétences nouvelles pour mettre en œuvre leur transition écologique et numérique…

Camping paradis

Signe des temps, le camping a la cote. L’hôtellerie de plein air avait déjà fait preuve d’une belle résistance en 2021, et a multiplié les signes d’une reprise très prometteuse, avec à la fois les courts séjours de proximité en forte hausse, ainsi que le retour progressif de la clientèle internationale. Une croissance qui porte l’ensemble des segments du marché, selon le site spécialisé L’Écho Touristique, de l’entrée de gamme au 5 étoiles. Car avec le glamping, contraction de glamour et de camping, il n’est plus nécessaire de choisir entre le confort et la nature : séjours en roulotte, yourte ou tout autre type d’hébergement alternatif ont vu leurs recherches se multiplier par trois sur Pinterest au printemps 2022, tandis que la nostalgie du « camping vintage » génère des recherches en hausse de 76 % sur le réseau social d’inspiration visuelle. Et il ne s’agit pas que d’une passion française : CNN Travel évoquait récemment que la folie du glamping atteignait désormais la Chine

Le renouveau du camping est aussi l’occasion pour ses opérateurs de réinventer ses prestations à l’aune d’une clientèle nouvelle, pour qui la connectivité est à peu près aussi indispensable que l’électricité ou l’eau courante. Du wifi au bracelet IoT pour des paiements sans contact, en passant la serrure connectée, l’app mobile ou l’accueil flexible, c’est l’ensemble du parcours client qui se numérise – ce qui n’est pas la moindre des gageures, quand on sait que 70 % des 8 000 établissements concernés se trouvent en zone rurale, selon les chiffres rapportés par Tom Travel. Devant cette montée en gamme, pas étonnant alors que le secteur, traditionnellement tenu par des propriétaires familiaux, suscite l'intérêt des investisseurs et des grands groupes, comme l'évoque Xerfi dans une étude dédiée.

Des néo-campeurs connectés donc, mais encore ? Une étude Campings.com permet de mieux cerner leur profil : de jeunes familles avec enfants, CSP+, avec un panier moyen supérieur à la moyenne, des exigences de qualités et d’infrastructures plus poussées. 62 % d’entre eux font donc des recherches avancées sur internet avant de réserver, contre 50 % des campeurs traditionnels.

Et pourtant, il se pourrait que la guerre entre anciens et modernes n'ait pas lieu, ou pour le dire autrement, que toutes les générations se retrouvent finalement sur un même terrain, même en vacances : celui de la reconnexion au vivant. On le voit avec la popularité nouvelle de certains loisirs de plein air jusqu’alors prisés des seuls retraités : la pêche à la ligne, ou le birding (le nom qui va bien pour parler de cette nouvelle ornithologie qui utilise réseaux sociaux et app internet au service de leur obsession), en sont les meilleurs exemples. Un rapport renouvelé au temps et à l’espace, proche de la méditation ou de la contemplation, avec parfois à la clé une émotion qui submerge, comme un vertige : le syndrome de Stendhal décrit le ressenti indescriptible, quelque part entre sidération et euphorie, qui frappe certains à l’observation d’une nature brute ou d’animaux sauvages… Retrouver le sens de l’exception à tous points de vue, distance, occurrence et intensité : et si c’était ça, le voyage moderne ?

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