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Une femme au visage bleu avec une plante verte dans la bouche
© PeopleImages via Getty Images

Apprenons à accepter la part de végétal qui est en nous !

Jean-Marie Durand
Le 11 févr. 2020

Maintenant qu'elle commence à reconnaître aux plantes et aux arbres intelligence et dignité, la pensée se prépare à un nouveau tournant. Sagace et généreux, le philosophe Emanuele Coccia dessine l'esprit enchanteur qui pourrait naître de cette décision radicale : accepter la part de végétal qui est en nous.

Comment analysez-vous l’intérêt grandissant de la philosophie pour la vie végétale ?

Emanuele Coccia : Cet intérêt déborde du champ de la philosophie. De la biologie à l’écologie, on s’est rendu compte que le tournant animalier a été un leurre. Bien sûr, il a apporté des choses essentielles, à commencer par la nécessité de réduire notre consommation de viande. Mais, d’un point de vue conceptuel, c’était une manière d’intérioriser après coup le constat darwinien d’une nature à l’image de l’Homme. Dans tous les débats animaliers, en effet, on a tenté d’élargir aux animaux les privilèges que l’on reconnaissait aux humains : la personnalité, le droit, l’intimité… Même dans l’antispécisme le plus radical, il s’agit toujours de retracer une ligne de démarcation entre les êtres supérieurs et les autres, entre ceux qui ont le droit d’être protégés et ceux qui n’ont pas ce droit. Les plantes ont été ainsi complètement refoulées. On ne s’est pas penché sur le fait qu’être animal signifie forcément reconnaître que toute vie tient d’une autre.

En quoi une vie tient forcément d’une autre vie ?

E. C. : L’une des définitions majeures de la vie animale réside dans son « hétérotrophie » : le fait qu’il faut manger d’autres êtres vivants. On est toujours d’une certaine manière la réincarnation d’une autre espèce. Être animal signifie être conscient de cette nature non spécifique qui nous habite : notre chair est toujours la chair d’un autre vivant. Ainsi, dire que l’on ne mange pas d’animaux, c’est de l’hypocrisie pure, car la vérité est qu’on mange toujours d’autres vivants. Le tournant végétal a précisément permis de démasquer ce zoocentrisme qui avait remplacé l’ancien anthropocentrisme. Il y a eu une métaphysique du peuple de chasse dans tous ces débats : on était avec des chasseurs repentis. Tout ce qui s’est passé ces dernières années avec le tournant végétal permet de rappeler qu’il n’y a pas que les animaux, que la vie commence ailleurs, que la vie a d’autres formes.

Quelles sont les conséquences sur la place à accorder à la vie végétale ?

E. C. : Si on comprend la vie comme une symbiose, plutôt que comme une compétition guerrière, alors ce sont les plantes qui priment et deviennent notre modèle. Les plantes ne mangent pas d’autres plantes. Elles ne sont pas dans la prédation. Elles vivent au contraire en se nourrissant simplement d’eau et de lumière. Pour comprendre ce qu’est la vie sur la planète, il est plus important de comprendre ce qu’est une plante que de comprendre ce qu’est un animal.

La botanique a-t-elle été de son côté secouée par ces avancées de la biologie ?

E. C. : Il y a eu en effet une autre révolution au sein même de la botanique. Car cette science a longtemps été considérée comme un peu mineure, accessoire, écrasée par la zoologie. Dans l’histoire de la pensée, les animaux étaient les sujets centraux, jamais les plantes. Aristote n’a jamais écrit sur la botanique, par exemple. Or, une nouvelle génération de chercheurs a fait de la botanique une métaphysique alternative. Je pense à Francis Hallé en France, ou à Stefano Mancuso qui, en Italie, promeut le concept de « neurobiologie végétale ». Tous ces scientifiques sont sortis de l’entre-soi académique et ont posé des questions importantes aux arbres et aux plantes. Ils ont ainsi démontré, entre autres, que les plantes ont non seulement des capacités « sociales » mais aussi une forme d’intelligence.

Ces recherches remettent donc en question notre vision du vivant ?

E. C. : Les travaux sur l’intelligence végétale sont passionnants. Car dès que l’on parvient à prouver que les plantes pensent, on se rend compte que notre obsession neurologique est un biais. De fait, interroger les animaux, c’était conserver l’idée que l’intelligence dépend d’un système nerveux. C’était reconduire le présupposé selon lequel l’intelligence est partagée par une minorité minuscule du vivant que sont les animaux. Les neurosciences partagent aujourd’hui l’arrogance de l’anthropocentrisme : prétendre que l’intelligence est un fait des neurones et du cerveau, c’est insinuer que 99,7 % des êtres vivants sont idiots. Il faut donc prendre les plantes comme le symptôme d’une réflexion plus générale et plus ample sur le vivant. Si l’on prouve que les plantes pensent, on est poussé à voir notre pensée comme quelque chose de spécifique. On est obligé de penser au cerveau comme une réponse particulière à un problème spécifique : le cerveau pense dans certaines conditions. Les plantes pensent sans cerveau, ou multiplient les organes de perception. Il s’agit donc de décloisonner un discours qui, se cantonnant à la vie animale, est plus théologique que scientifique ou philosophique.

Vous allez jusqu’à affirmer qu’il n’y a pas de séparation entre nous et les pierres !

E. C. : Tous les débats sur l’antispécisme ont mis en lumière une obsession à mon avis problématique : la volonté de considérer les espèces comme des substances ontologiques séparées. Et c’est à partir du constat de cette séparation que nous serions censés penser la condition de possibilité d’un rapport moral à l’autre ! C’est du grand n’importe quoi ! Moralement et biologiquement. L’une des conséquences les plus belles de la théorie de l’évolution de Darwin est que toute espèce est un bricolage d’une espèce précédente. Une métamorphose au sens littéral. La plupart des formes de l’espèce précédente restent. Un corps, quelle que soit son espèce, est toujours un bricolage, un patchwork tissé d’un nombre infini d’espèces que la vie a dû traverser avant de trouver cette configuration. D’un point de vue génétique, nous sommes un collage de virus, de bactéries… D’un point de vue morphologique, avoir un nez, cela n’a rien d’humain ; avoir des yeux, cela n’a rien d’humain ; avoir une bouche, cela n’a rien d’exclusivement humain. Chaque espèce fait donc en elle-même l’expérience de l’interspécifique. Chaque espèce est un petit zoo et un cimetière des espèces précédentes. Je pense donc qu’il existe une non-séparation entre toutes les espèces. Nous sommes tous la même vie. La même vie ! Le même corps !

Vous accordez un statut de sujet politique aux plantes. Comment définir ce statut ?

E. C. : L’écologie, c’est la reconnaissance qu’il y a du social dans le non-humain. Les rapports entre les espèces et les rapports entre les individus de la même espèce ne sont pas de nature purement chimique, biologique, physique. Ce sont des rapports qui passent par des phénomènes d’ordre social : la prédation, la compétition, la coopération. « Écologie », cela veut dire que l’ensemble des espèces forment un « oikos », une « maison », c’est-à-dire une réalité sociale. Or, tout en reconnaissant la présence du social et du politique à l’extérieur de l’Homme, l’écologie a comme peur que la politique des non-humains dérange la politique humaine. La question que posait dès les années 1970 Christopher Stone, notamment dans son livre Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?, ce n’est pas juste de reconnaître le caractère politique de l’association des plantes entre elles. C’est plutôt : Comment faire des plantes des sujets de la politique humaine ? Comment intégrer dans la politique humaine trop humaine des sujets non-humains ? Cet enjeu doit nous amener à penser que toute ville est forcément un zoo et un jardin botanique. Pour imaginer le futur de la ville, il faut des botanistes et des zoologues qui pensent suffisamment aux non-humains, pas juste aux chiens, chats et rats. Il faut contribuer à l’équilibre de la coexistence entre humains et pierres. Ainsi, il faudrait commencer à penser les arbres présents en ville comme de véritables sujets, qui méritent un nom, exactement comme toute autre espèce compagne. Et élargir la présence et la diversité végétale en ville.

Comment approcher la mort dans cette pensée du vivant ?

E. C. : Un arbre est un corps qui apprivoise la mort : il fait une forme, une solidité de ce qui est mort en lui. La mort est la moitié d’un processus, dont l’autre moitié est la réincarnation. Rien ne meurt vraiment : la matière organique est décomposée par d’autres vivants, comme les bactéries. Notre mort est la vie de quelqu’un d’autre. La vie transite de corps en corps. Ta vie est donnée par quelqu’un d’autre, et elle ne s’arrêtera pas avec toi. Ce qui est central, c’est la naissance. On est obsédé par la mort et le vieillissement, car on baigne aussi dans une culture dominée par des hommes, c’est-à-dire des êtres qui ne peuvent pas donner naissance. Or, c’est le fait fondamental du vivant : d’un corps, un autre corps va arriver. La vie n’arrive jamais à se contenter de la place où elle est, au niveau individuel et au niveau des espèces.

Le motif de la métamorphose ne cesse de traverser votre œuvre. C’est d’ailleurs le sujet de votre nouveau livre. 

E. C. : Mon intérêt pour la métamorphose part d’une fascination d’enfant pour la chenille qui se transforme en papillon. Ce qui me fascine, c’est cette présence de deux corps différents qui n’ont rien à faire l’un avec l’autre, et qui vivent dans deux mondes complètement différents : la chenille grimpe et le papillon vole. Ils développent en fait ces différences pour éviter de se faire compétition. Ce qui m’intéresse, c’est que la vie ne peut jamais être rabattue sur une identité anatomique. C’est toujours ce qui circule entre un corps et l’autre, entre une forme et une autre. C’est pour cela que je n’aime pas l’expression « forme de vie » – elle est pour moi le signe d’un retour d’une morale insensée. La vie, c’est ce qui passe entre les formes. Définir la vie à travers un monde, c’est le début de la fin, car la vie est toujours ce qui passe d’un monde à l’autre. La métamorphose, c’est le fait que chaque vivant est un ensemble pluriel de plusieurs vivants. Car la vie n’existe que dans la continuité avec ce qui la précède. La vie est toujours une deuxième vie. Tout vivant est la répétition d’une vie antérieure. Toute vie est un changement d’un état précédent et la répétition de ce changement. Elle n’est réductible à aucune de ses formes ; elle est ce qui se transmet.


Cet article est extrait de la revue 21 de L'ADN consacrée au Vivant. Pour le découvrir dans sa version intégrale, suivez ce lien.

Jean-Marie Durand - Le 11 févr. 2020
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