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Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes sur un rouage d'usine
© Les Temps Modernes

Pourquoi vous ne pouvez plus gérer une boîte comme au XXe siècle

Le 21 nov. 2018

Continuer d’appliquer des process sous prétexte que « ça a toujours marché », ce n’est pas forcément une bonne idée. Surtout dans un contexte social et économique complètement transformé.

Dans leur livre La Comédie (in)humaine, l’économiste Nicolas Bouzou et la philosophe Julia de Funès taillent un costard aux techniques de management contemporaines – qui n’ont, bien souvent, plus rien d’actuel.

Et notamment parce qu’elles s’ancrent dans une économie datée – celle du siècle dernier.

Sur la scène de l’USI Connect le 20 novembre 2018, Nicolas Bouzou a expliqué en quatre points en quoi notre économie actuelle diffère de celle du XXe siècle.

Nous sommes dans un rythme de création destructrice effréné

Ça ne vous aura pas échappé : nous sommes en plein dans une vague d’innovation mondiale. Alors que les premières révolutions industrielles ne concernaient qu’une quinzaine de pays, aujourd’hui, ce serait plutôt une centaine. « Le Botswana ou le Rwanda font désormais partie du jeu, pour leur industrie fintech ou numérique », constate Nicolas Bouzou. Tout de suite, ça crée une concurrence bien plus importante, qui pousse les entreprises à toujours accélérer pour tirer leur épingle du jeu.

Autre conséquence : la diffusion de ces innovations et leur appropriation est beaucoup plus rapide. « Là où il fallait 50 ans pour qu’une innovation touche 50 millions de personnes, aujourd’hui c’est 3 ou 4 fois plus rapide. » Leur obsolescence aussi. D’où la création destructrice.

Du côté des organisations, cela demande évidemment d'être plus flexible mais aussi de bien doser ses ressources. Ne pas tout miser sur un produit qui n’aura plus d’utilité dans 6 mois. Déterminer la période propice pour lancer une offre. Penser déjà à la V2. Et à la V3…

Nous avons besoin de plus de capital économique

On a eu l’impression que l’économie de l’information serait moins chère que l’économie pétrolière. « On ne peut pas commettre de plus grosse erreur intellectuelle ! Il n’y a pas plus cher que l’innovation et l’information. » Ah bon ? « Le big data, c’est plus cher que le pétrole. »

On a beau débattre du potentiel réel de l’intelligence artificielle, il rappelle qu’en l’état elle demande déjà des ressources colossales – à commencer par des données, qu’il faut collecter et analyser, un problème à résoudre et un bon algorithme. Et quand vous vous battez contre les GAFA ou les BATX qui existent depuis 10 ans, qui ont tous les leviers à disposition, c’est compliqué de gagner. Il rappelle que lorsque Walmart a essayé de se mettre au niveau d’Alibaba, l’opération a coûté la modique somme de 35 milliards de dollars… Et parce que Nicolas Bouzou n’a pas la langue dans sa poche – et aime bien faire un peu débat, aussi – il n’hésite pas à critiquer le RGPD… qu’il qualifie « d’idée baroque », dans un monde régi par l’innovation.

Nous sommes dans une situation oligopolistique

Le mot est compliqué, mais l’idée, c’est de dire que nous sommes dans un schéma où peu d’acteurs sont capables de répondre à une demande importante. Il y a d’un côté les entreprises qui investissent les bons montants, aux bons moments et aux bons endroits. Celles-là croissent très vite. Et plus elles croissent, plus elles attirent de clients ou d’utilisateurs. Et vice versa. « C’est le business model des réseaux. Plus Netflix a d’utilisateurs, plus il a de données, meilleur est son algorithme et plus il attire de nouveaux utilisateurs. »

Sans parler de situations de monopole, on se retrouve avec des entreprises énormes et d’autres qui ne peuvent pas concurrencer le système en place.

Il faut valoriser le capital humain différemment

La grande question qui anime les ressources humaines aujourd’hui, c’est savoir comment différencier les humains de la technologie, et comment faire en sorte d’attirer – et de faire rester au sein d’une entreprise - ceux qui y parviennent.

Nicolas Bouzou identifie 3 façons de se différencier pour les salariés :

  • Être soi-même à l’origine de la technologie. Là, on parle plutôt des ingénieurs. « Le marché est incroyablement tendu, les salaires sont très élevés – parfois supérieurs au million d’euros par an. On parle de métiers techniques. »
  • Faire ce que la technologie ne peut pas faire par essence, parce qu’elle n’est pas humaine. On parle plutôt des interactions sociales. « Un robot pourrait faire ce que je suis en train de faire, intervenir sur scène, et ce serait mieux dans une certaine mesure parce qu’il n’y aurait pas d’imprécisions. Mais il manquerait un truc, l’interaction avec le public. Ce ne serait pas tout à fait pareil. »
  • Faire ce que la technologie ne peut pas faire aujourd’hui. Il s’agit là d’avoir une vision globale de son environnement. « Quand on montre une image de chaise à une I.A., elle l’identifiera comme un objet qui a quatre pieds et un dossier. Le jour où vous lui montrez une chaise avec un pied central, elle ne sera pas capable de la reconnaître là où l’humain ne s’y trompera pas. Nous reconnaissons une chaise comme un meuble sur lequel nous pouvons potentiellement nous asseoir si nous en avons envie. C’est pour ça que nous, humains, nous sommes fondamentalement des intellectuels. »

Les entreprises ne valorisent pas les compétences car elles sont dominées par des idéologies

Le lien avec le management ? C’est que toutes ces compétences différenciantes sont brandies par les entreprises comme des étendards lors des recrutements ou des discours corporate. Cherchons collaborateur créatif, empathique, social « Vous savez bien que tout cela n’est pas vrai : la preuve, vous le subissez et vous vous en plaignez. » Nicolas Bouzou et Julia de Funès ne sont pas eux-mêmes directement concernés – c’est d’ailleurs ce que certains cherchent à leur reprocher. Mais leur réflexion n’en est pas moins intéressante : les entreprises, ils les accompagnent, les écoutent, et recueillent leurs témoignages. « On ne critique pas les managers, loin de là. C’est sûrement le métier le plus difficile du monde ! Mais plutôt que d’importer des principes et des études stupides comme le bonheur en entreprise, remettons un peu de bon sens dans l’entreprise. »

Pour lui, c’est clair : l’entreprise du XXIe siècle doit valoriser les compétences – ce qu’elle ne fait pas aujourd’hui car elle est dominée par des idéologies : la peur, le jeunisme, l’égalitarisme, le bien-être, le bonheur.

Pour s’en sortir, il donne deux pistes : le sens et l’autonomie. Ça peut paraître un peu aseptisé… Mais si on remet derrière les mots les bonnes définitions, ça devient tout de suite un peu plus intéressant.

Pour ce qui est du sens, il s’agit tout simplement d’expliquer clairement aux gens pourquoi ils travaillent, de leur dire ce qu’ils vont faire.

L’autonomie, c’est une question de confiance, de laisser les gens produire ce qu’ils ont à produire, en étant serein par rapport au résultat. En télétravail, par exemple. Pas forcément 5 jours par semaine, parce qu’une entreprise doit fonctionner autour de la notion de groupe et de projet commun. Mais un peu, au moins.

« La réponse toute faite, c’est de dire que l’autonomie c’est parfait pour les gens brillants et beaucoup moins adapté à ceux qui ne sont pas bons. Moi, ça me laisse perplexe. Ceux que vous voulez garder, ceux dont vous avez besoin… Ce sont les bons ! Faites des organisations pour attirer et garder les talents dont vous avez besoin ! Pas pour ceux dont vous doutez des capacités ! », conclut-il.

Commentaires
  • Quelle joyeuse coïncidence qu'il ait pour co-auteur une personne ayant "de Funès" pour patronyme, car Nicolas Bouzou est sans doute l'un des meilleurs humoristes que je connaisse. Il a un côté Gaspard Proust quand il arrive à débiter avec sérieux des inepties du genre "la RGPD ça sert à rien" ou des poncifs comme "il faut changer les process quand l'époque change" et l'excellent "le sens et l'autonomie sont des pistes de management intéressantes". Vite, un rappel !

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