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© FilippoBacci via Getty Images

La croissance est morte ? Place à l'économie de l'abondance

Le 4 avr. 2019

On a couru après la croissance. Résultat : un bilan écologique intenable et des systèmes inégalitaires. Et si on choisissait un autre modèle ? Moins de déchets, plus de valeur, plus de vertu.

Les conquérants du nouveau monde sont là ! Parfaitement avertis de l’urgence des drames écologiques, eux n’annoncent pourtant ni l’effondrement ni la catastrophe. Conscients donc, et pourtant étonnamment confiants. Prenons Gunter Pauli. Celui qu’on a baptisé « le Steve Jobs du développement durable » a l’œil qui frise et le teint frais. Il déclare : « Quand on fait l'analyse et l'inventaire de toutes les opportunités qui s’offrent à nous, on devient vite optimiste. Nous sommes tellement ignorants de tout ce qui est possible. »

À 62 ans, pour lui, c’est clair : si les outrances de la croissance nous ont mis dans le mur, la nouvelle ère sera celle de l’abondance.

L'abondance..., c'est quoi ce truc ?

Vous voyez la croissance ? Eh bien, c’est mieux. De beaucoup... parce que l’économie d’abondance tient dans la durée, d’une part, et peut satisfaire tout le monde, d’autre part, les humains et les écosystèmes du vivant, desquels – on le comprend mieux désormais – ils dépendent. La croissance, elle, faisait dans le linéaire. L’idée était de produire en cramant de l’énergie et en exploitant de la ressource, de vendre en cramant de l’énergie et en exploitant de la ressource, puis de jeter en cramant de l’énergie et en exploitant de la ressource… et, quand c’était fini, on recommençait, à la chaîne. Résultat, on a cramé beaucoup d’énergie, exploité beaucoup de ressources et, en fait d’abondance, on a surtout produit beaucoup, beaucoup, beaucoup de déchets.

L’ère de l’abondance arrête de cramer et d’exploiter, elle vise à régénérer ! Quand je produis, je fais dans l’utile, le responsable et le durable – la base –, et j’envisage d’emblée de prendre à ma charge mes déchets, de les rendre eux aussi utiles, responsables et durables. Mon bilan n’est plus seulement comptable, il devient éthique…

Ok... Mais l'économie de l'abondance, est-ce que ça marche ?

Est-ce qu'on se bercerait là d'un rêve d’utopistes à poils longs ? Faux. L'économie de l'abondance repose sur l’œuvre la plus solide qui soit et qui a fait ses preuves depuis des milliards d’années. Il suffit d'ouvrir les yeux pour comprendre, la nature nous montre la voie, elle ne fait que ça : tout ce qu’elle entreprend fertilise. L’objectif est donc d’obtenir, comme elle, non pas la réduction de notre bilan carbone, mais un bilan proprement positif, pour tout et pour tous.

Vous doutez encore ? Plongez-vous dans les livres de Navi Radjou, l’un des pères de l’économie frugale ou circulaire, dans ceux de Gunter Pauli, qui proposent l’économie bleue, dans celui d’Emmanuel Delannoy, qui prône la « permaéconomie », ou dans l’excellent rapport produit par le Club de Rome, Come on ! Vous y trouverez beaucoup d’exemples d’expérimentations réussies et les méthodes pour les mettre en œuvre.

L’économie de l’abondance est non seulement possible mais elle s’annonce étonnamment vertueuse. On comprend qu’en plus de rectifier notre lamentable bilan carbone, elle fait également fructifier les rendements et les profits.

Alors qu'est-ce qui bloque ?

Bon soyons francs. Passer du modèle de la croissance à celui de l'abondance est une grande bascule, un changement radical de tous nos modèles : de conception, de production, de collaboration, de distribution, de ventes, de communication, de consommation... Ce n’est pas trivial, et (presque) tout reste à inventer. Mais si les promesses valent vraiment le coup qu'on s'intéresse au sujet, qu'on voudrait bien que tous nos gros cerveaux s'en emparent, pourquoi ne sommes pas tous à fond, qu'est-ce qui (dé)bloque ?

Eh bien... ce qui débloque, c'est nous. Nous, les bataillons d’enfants de la pub et de la grande consommation, nous, qui – au-delà de nos déclarations d’intention – sommes plus enclins à sauver notre pomme que le monde.

Les pionniers du nouveau monde n’ont aucune intention de s’ériger en moralistes. Ils veulent résoudre un problème massif et, pour cela, souhaitent engager la participation de tous. Pas seulement embarquer les convaincus de la première heure. Non, le vulgum pecus, les grandes marques et les industriels. Et suivant leur principe de toujours faire avec ce qu’ils ont, ils sont même prêts à recycler les vieilles méthodes de la consommation de masse. Eux aussi cherchent à trouver le bon mix. Le leur s’établit sur un prix juste – pour les producteurs comme pour les consommateurs – et des offres durables et accessibles au plus grand nombre. Car ils ne visent pas la subsistance (et la fortune de quelques-uns), mais bel et bien des business models florissants.

Sommes-nous prêts pour l'économie d'abondance ?

Bon…, d’abord, il faut bien comprendre que nous n’avons plus trop le choix. Si la nature nous lâche…, on ne parle pas seulement de faillites et de crises, on est tous grillés. Par ailleurs, les rangs de ceux qui ont pris conscience du problème commencent à gronder… et même les plus cyniques auront intérêt à suivre le mouvement.

Mais surtout, surtout, mieux que prêts, nous n’avons jamais été mieux préparés à faire face à ce défi. Paradoxalement, la transition numérique, qui a tant donné dans la surconsommation, nous a aussi beaucoup appris. Elle a été radicale, rapide, violente, comme la transition écologique le sera, et nous a formés à des pratiques qui pourront s’avérer mieux qu’utiles. Nous avons appris à tester pour apprendre, à pivoter pour changer, à miser sur le viral pour entraîner l’adhésion. Et ces méthodes – et les technologies qui les portent – peuvent se mettre au service du nouveau monde, c’est d’ailleurs déjà le cas.

Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

On reste focus et humbles. On reconnaît que la tâche est immense et qu’il faut bien commencer quelque part. Au départ, on produira sans doute des modèles imparfaits, en commençant par s’attaquer aux économies rendues possibles par le gisement énorme de tous nos gâchis. On pourra, par exemple, s’intéresser à ce tiers de ressources alimentaires que nous produisons et qui finissent à la benne. Quand nous aurons compris que lutter contre ce fléau nous permet de nourrir grassement les 815 millions d’affamés… et d’avoir encore de la marge pour réduire notre bilan carbone, nous pourrons entamer d’autres chantiers plus ambitieux. Ceux que l’économie d’abondance vise : la création d’écosystèmes pleinement vertueux.

Les conquérants de la nouvelle abondance versent dans l’optimisme. Ils ont raison. Maintenant, il ne tient qu’à nous de leur donner raison.


Ce texte est paru dans le numéro 18 de la revue de L'ADN consacré à "La conquête de la nouvelle abondance". Pour en savoir plus sur l'économie d'abondance et les modèles qui marchent... cliquez ici.


 

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