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théorie du donut
© Ivan101 via Getty Images

Un donut pourra-t-il sauver l'humanité ?

Le 6 mars 2019

« La façon dont nous pensons et enseignons l’économie depuis le 19ème siècle est périmée », affirme l’économiste anglaise Kate Raworth dans son ouvrage La théorie du donut (Plon, 2018). Pour une économie plus juste et plus respectueuse des écosystèmes, il faudrait appliquer les principes du donut. Explications.

Comparer le fonctionnement macroéconomique de nos sociétés à un beignet sucré, l’idée pourrait paraître saugrenue. Pourtant, Kate Raworth l’affirme haut et fort : « Le donut est une boussole radicalement nouvelle pour guider l’humanité dans ce siècle ». Plus encore, c’est grâce à cette image nouvelle que nous pourrons répondre aux défis sociétaux et environnementaux, et ce dès aujourd’hui. Comment ? En redessinant les grandes théories macro-économiques et en repensant leurs objectifs.

Redessiner la macro-économie

Couché sur une feuille de papier, un donut c’est avant tout deux anneaux concentriques. L’anneau interne représente le fondement social de nos sociétés. L’anneau externe, le plafond écologique de notre planète. « En deçà de l’anneau interne – le fondement social – se trouvent les privations humaines critiques, comme la faim et l’illettrisme. Au-delà de l’anneau externe – le plafond écologique – se trouve la dégradation critique de la planète, qui se manifeste par le changement climatique et la perte de biodiversité. Entre ces deux cercles se situe le donut, c’est-à-dire l’espace dans lequel nous pouvons satisfaire les besoins de tous, dans la limite des moyens de la planète. » Pour Kate Raworth, l’humanité au 21ème siècle doit aspirer à se maintenir entre les deux frontières. Sans les transgresser, ni d’un côté, ni de l’autre. Et il y a urgence, car entre les dérèglements climatiques et l’accroissement des inégalités, nous avons déjà outrepassé ces deux balises.

L’Anthropocène en question

Par bien des aspects, le monde peut nous sembler meilleur que par le passé. Au cours des soixante dernières années, le bien-être humain a connu des progrès spectaculaires. L’espérance de vie a augmenté grâce aux progrès de la médecine. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a baissé par rapport aux siècles précédents. L’accès à l’eau potable et aux sanitaires s’est développé dans certains des pays les plus pauvres.

Pourtant, l’activité humaine est désormais visible dans les couches géologiques de notre planète. Pire, ces bouleversements nous ont fait entrer dans une nouvelle ère géologique. Certain.e.s chercheurs.euses parlent d’Anthropocène, d’autres de Capitalocène. L’idée que la prospérité de nos sociétés pouvait se bâtir sur un stock infini de ressources a conduit à des désastres, parmi lesquels le changement climatique, la chute de la biodiversité ou encore l’acidification des océans. Pour reprendre les termes de l’astrophysicien Aurélien Barrau : « L’Homme est en train de mettre en œuvre le crash du système planète Terre ».

Les inquiétudes de nombreux observateurs se cristallisent également sur l’accroissement des inégalités. Aujourd’hui encore 1 % de la population mondiale possède plus de richesses que les 99 % restants réunis. D’après l’ONG Oxfam, en 2018, 26 milliardaires possédaient autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Et la croissance de la population mondiale, qui devrait atteindre les 10 milliards d’individus en 2050 d’après l’ONU, laisse présager que ces défis prendront une ampleur toujours plus déterminante.

Apprendre à désapprendre

Si les grandes théories économiques ont toujours joué un rôle central pour répondre aux défis de l’humanité, elles n'ont pas corrigé complètement les dérèglements de notre monde. Parfois même, elles les ont accentués. Plus qu’une boîte à outil, le donut de Kate Raworth est donc aussi un instrument pour interroger la vision dominante et purger les esprits de certaines préconceptions. En matière d’économie, « on inculque aux citoyens de 2050 une vision fondée sur les manuels de 1950, qui s’appuient eux-mêmes sur les théories de 1850 », souligne l’économiste. « Étant donné l’évolution rapide du xxie siècle, c’est la recette du désastre ».

Alors il nous faut apprendre à désapprendre. Interroger l’idée prétendument irréfutable selon laquelle le bien-être de l’humanité se résume à une courbe exponentielle qui pointe vers le haut. Questionner l’idée qu’une croissance sans limites doit être le but des politiques économiques. Réfléchir aux indicateurs, et remettre en question certains totems. Le PIB doit-il être l’alpha et l’oméga pour mesurer la prospérité d’une nation ? L’homme est-il un agent économique véritablement rationnel ? Économie et écologie sont-elles incompatibles ? Pour Kate Raworth, il est indispensable de se poser ces questions. L’actualité nous le prouve chaque jour. Et, au regard de ces constats, le fait d’imaginer de nouveaux modèles devient une nécessité vitale.

Croissance : devenir agnostique

Ce diagnostic, Kate Raworth le partage avec l’inventeur et futuriste américain Richard Buckminster Fuller. Dès les années 1960, celui-ci affirmait que « ce n’est pas en combattant la réalité existante que l’on fait changer les choses. Pour qu’une chose change, il faut construire un nouveau modèle, qui rend le modèle existant obsolète ».

Pour « rentrer dans le donut », il est donc nécessaire de sortir de la dépendance absolue à l’idée de croissance. En la matière, il est même préférable de « devenir agnostique », conclut-elle. C’est-à-dire concevoir le fait qu’une économie peut prospérer, peu importe si les courbes montent, stagnent ou descendent. Évidemment, il est difficile de se désintoxiquer complètement de certains paramètres, comme l’évolution du PIB. Mais il est fondamental de parvenir à faire évoluer les mentalités sur ce sujet. La variable du PIB conditionne en effet l’idée que l’on se fait du progrès. Or, d'après elle, « pour mesurer la prospérité, nous devrions nous en tenir à des questions simples. Est-ce que la population peut subvenir à ses besoins essentiels ? Est-ce qu’elle le fait d’une manière qui ne conduit pas à dépasser le plafond écologique ? Dans cette perspective, le fait que le PIB augmente ou non n’est plus au centre des préoccupations. »

En définitive, la boussole du donut pointe vers une société où l’économie ne serait plus extractive, mais régénérative. Où la nature ne serait pas considérée comme un réservoir infini de ressources, mais comme un mentor, à écouter et à imiter. Où les nouvelles technologies permettraient de diffuser des savoirs et les richesses de manière ouverte et distributive. Elle pointe vers des pistes de transformation concrètes. Et nous offre une vision lucide, ni exagérément optimiste, ni trop pessimiste, sur le monde tel qu’il se dessine.

Couverture de l'ouvrage La Théorie du Donut


Cet article est paru dans le cadre du numéro hors-série de L'ADN "Imagine avec ENGIE", réalisé à l'occasion du programme Imagine 2030 de ENGIE

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