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Un homme aux yeux bandés ferme la bouche d'une jeune femme
© adl21 via Getty Images

Sexisme en agence : « d’autres noms vont tomber »

Le 5 mars 2019

Dans une enquête, Le Monde dénonce le sexisme dans la pub à travers un cas précis, celui de l’agence Herezie. Une dénonciation qui ouvre la voie et qui pose plusieurs questions. Maintenant que les accusés sont nommés, l'industrie va-t-elle (enfin) bouger ? Ne fragilise-t-on pas le métier en mettant tout le monde dans le même panier ?

Mise à jour du 08/03/2019

L'agence Herezie a envoyé un nouveau communiqué de presse, indiquant se séparer de Baptiste Clinet, « d'un commun accord ». Il est précisé qu'il ne s'agit pas d'une sanction mais d'une décision prise « dans l'intérêt de l'ensemble des collaborateurs afin de préserver leur environnement de travail dans un climat serein »

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« Nous démentons formellement les accusations sans aucune preuve émanant exclusivement de ces deux ex-salariées. » Avec un simple communiqué – relayé sur Twitter, Andrea Stillacci, fondateur de l’agence Herezie, tente de balayer le scandale qui pèse sur son directeur de création star, « Baptiste C ». Accusé de harcèlement moral et sexuel par deux anciennes salariées, Le Monde relaie l’affaire dans un article fouillé, qui tend à montrer qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé.  

On respire bien fort… et on ferme les yeux

Alors qu’après les révélations de Libération sur les agissements de la Ligue du LOL, les rédactions concernées ont rapidement pris les mesures nécessaires, ici… il n’en est rien. Point d’excuses de la part des concernés. On préfère blâmer les victimes en déterrant des détails sur leur vie personnelle plutôt que d’assumer. Pour Christelle Delarue, CEO de l’agence Mad&Women, la réaction du patron d’Herezie est « ridicule ». « Il continue à le protéger », se désole celle qui se bat au quotidien contre le sexisme, et pour les victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles dans les agences. « Il devrait le faire sortir. Là, ce n’est pas du tout au programme. »

Pour elle, pas de doute : Andrea Stillacci était au courant de dossiers antérieurs concernant Baptiste Clinet lorsqu’il l’a embauché. « Il a fermé les yeux. Il fait partie de cette génération de mecs qui carburent au narcissisme. Il était au courant que Le Monde allait faire un article, il aurait pu agir. »

Laurence Beldowski, directrice générale de COM-ENT, constate qu’en agence de pub, on retrouve un univers assez proche de celui du star system. « Il y a aussi quelque chose de très significatif et sociétal : trois quarts des grandes agences sont tenues par des hommes. Au moment de #Balancetonporc et #MeToo, très peu d’entre-eux ont été désignés nommément. Il y a eu beaucoup de témoignages, mais dans cette industrie où toutes les positions hiérarchiques sont occupées par des hommes, les femmes ne parlent pas. Elles ont peur de ce qui va leur arriver. »  

Le son de cloche est différent côté agence. Andrea Stillacci explique que les faits remontent à un an et demi, qu’une enquête interne a été menée avant que le dossier ne soit confié aux Prud’hommes. « Je ne cherche à protéger personne. Baptiste n’est pas privilégié, mais considéré comme un humain : en France, il y a la présomption d’innocence. Personne n’est intouchable. » Il affirme avoir organisé une réunion avec toute l’agence, invitant les femmes qui auraient été victimes d’agression à témoigner. « Personne n’a rien dit ! Il n’y a rien de rien de rien ! » Quand on lui évoque la peur que peuvent ressentir les victimes, surtout si elles n’ont pas de preuve, il s’interroge. « Comment gère-t-on les cas où il y a parole contre parole ? »

Laurence Beldowski poursuit : « le sexisme, c’est maintenir les femmes dans une position inférieure, et les dévaloriser jusqu’à ce qu’elles se disent qu’elles ont été embauchées pour leur physique plutôt que pour leur talent. Résultat, elles n’osent rien dire. Elles ont peur de leur patron, peur pour leur réputation, et peur pour leur carrière. »

French culture

« Dans toutes les agences américaines, on a sorti ceux qui posaient problème. Au moment de Time’s Up (le mouvement contre le harcèlement sexuel fondé le , par plusieurs célébrités d'Hollywood en réponse à l'affaire Weinstein et au hashtag #MeToo), les lobbyistes ont fait pression de même que les gros annonceurs. Il n’y a pas ce type de sujet chez Procter & Gamble, Visa ou Coca-Cola. Assez naturellement, ils demandent la même chose à leur agence, constate Christelle Delarue. C’est d’ailleurs un critère de sélection lors des compétitions : il ne faut aucun cas de harcèlement, et être exemplaire en matière d’égalité. »

Du côté d’Herezie, Andrea Stillacci est formel : « les annonceurs ne m'ont pas contacté suite à cette affaire pour le moment. » D’autres sources prétendent que certains clients demanderaient aux patrons d’attester qu’ils n’étaient pas au courant des agissements présumés de Baptiste Clinet.

Nettoyer l’industrie

« On continuera de dénoncer, il y a des preuves. Les agences doivent comprendre qu’elles ont tout à gagner si elles font preuve de responsabilité. Les patrons et les patronnes doivent se positionner. » Pour Christelle Delarue, nommer les coupables sera le seul moyen de faire un nettoyage. « On veut qu’ils sortent, que la lumière soit faite sur ces actes, que les coupables soient identifiés, que les DRH reconnaissent les sujets de harcèlement moral, physique et sexuel. On ne peut pas se prétendre être une industrie innovante et créative si on ne remet pas en question la manière dont on fonctionne. » À celles et ceux qui regrettent la stigmatisation, elle explique qu’il ne s’agit pas de dénonciation gratuite. « Il y a des plaintes, des procès. On ouvre la discussion pour changer le système, comprendre comment on répare les erreurs commises. La phase 1, c’est d’en parler. La phase 2, de sortir les coupables. La phase 3… de transformer l’industrie. »

Pour Laurence Beldowski aussi, la démarche est nécessaire. « Quand on ne dénonce pas, on laisse les choses se perpétuer. » Le fait de nommer précisément a, selon elle, une autre vertu : celle de ne pas mettre tout le marché dans le même panier. « Ne dévalorisons pas une profession au nom de quelques sombres individus. »

Un avis partagé par François*, DG d’une agence de publicité parisienne. « Je suis persuadé que l’on stigmatise le métier à cause d’une poignée de mecs. On en est encore là, à véhiculer l’image d’une industrie où tout le monde prend de la coke et où le harcèlement est en vigueur. On se bat tous pour mettre en place des logiques, des chantiers, des discussions en interne et les agissements de 3 personnes vont prendre le pas sur le reste. »

Selon lui, la vraie question est celle de l’éducation. « Comment, en tant que patron d’agence, tu réagis face à ces comportements ? » 

Il estime qu’à ce sujet, l’AACC (l’Association des Agences-Conseil en Communication) a ici clairement un rôle à jouer. « L’AACC fait office de syndicat pour les agences, rappelle-t-il. Ce sera compliqué pour eux, mais ils doivent se positionner. » Il rappelle que l’organisme s’est récemment doté d’un label RSE, qui challenge notamment les agences sur des questions d’éthique. « Ça doit faire partie de leur mission ».

Rassurer les jeunes femmes qui veulent se lancer

Après #MeToo, Christelle Delarue a recueilli des centaines de témoignages de femmes, et en a accueilli certaines chez elles. « Des hommes avec qui j’ai travaillé ont été protégés par leurs collègues, y compris des femmes. J’ai reçu les victimes chez moi, je les ai orientées vers des cellules adaptées. J’ai aussi proposé à certaines femmes qui n’avaient plus de travail à cause de ces histoires de travailler pour l’agence. Et à la rentrée, j’ai décidé de monter une association. J’ai reçu des soutiens de la part de femmes et d’hommes, dans les agences et chez les annonceurs. C’est positif, ça montre que les gens veulent s’engager collectivement. C’est urgent. »

Elle intervient également auprès des jeunes femmes qui veulent se lancer dans le métier, afin qu’elles ne soient pas découragées. Il faut dire que les actualités ont de quoi faire sérieusement douter : on a l’impression d’une industrie qui entretient les boys’ clubs, qui accuse les victimes, et qui protège les coupables. Les femmes reçues par Christelle ont moins de 30 ans : elles ont passé leurs premières années en agence et sont déjà paralysées, ont parfois des prêts à rembourser (la majorité des écoles de pub sont privées et donc payantes), ne savent pas si elles ont été embauchées pour leur talent ou leur physique... et ça peut être effrayant. « Ce n’est pas possible que les femmes désertent l’industrie. Sinon, elle meurt. » Elle rappelle que le climat n’est pas le même partout, notamment dans les agences dirigées par des femmes. « Chez BETC, l’atmosphère est particulière grâce à Mercedes. Et d’ailleurs, ce sont eux qui raflent tous les prix ! » Mais pour se positionner sur ce discours, ça demande du courage. « Moi je n'ai pas peur. J'ai mon agence, et je suis activiste. Mais pour d'autres, le sexisme est encore tabou. » 

François* voudrait que l’industrie profite de ce qui est en train de se passer pour se renouveler. « Il n’y a pas de fatalité, pas de loi du silence, pas d’omerta. Le métier se paupérise : si on n’agit pas maintenant, les talents vont aller voir ailleurs. Mais il faut prendre le sujet à bras le corps en interne : c’est plus compliqué que de simples histoires de cul. »

On veut bien le croire. En attendant, d’autres actions devraient être menées. Christelle Delarue est formelle : cet article du Monde n’est que le premier, et d’autres noms devraient être cités.

* Le prénom a été changé

Commentaires
  • Oui il faut dénoncer !
    Faire tomber ses élites qui se sont hissées à des postes importants par copinage façon ligue du lol
    Dénoncer les écoles qui couvrent et inculquent ces valeurs du cool, sexistes et patriarcales... Et dénoncer ceux qui ont caché sciemment l'agissement de certains - les pires - ceux qui se sentaient les rois de Paris et pensaient que tout leur étaient permis. Sexisme, harcèlement moral, dans les agences où régnaient ces énergumènes-là tout étaient à prévoir. Rien ne choquait plus dans l'open space, ni une blague graveleuse, ni des allers-retours incessants d'un certain DC dans les toilettes d'une certaine agence, pour prendre sans doute une dose, à en devenir rouge 19-1664 (vérifiez sur Pantone, ça a été élu couleur de l'année 2002).
    Bref, les masques vont tombés et il ne faudrait pas faire un seul bouc-émissaire. Il y a énormément de coupables et c'est tout un système toxique qu'il faut remettre en cause.

  • Bonjour l'ADN,
    Cette phrase, dans votre intro, n'est pas très claire "Ne fragilise-t-on pas le métier en mettant tout le monde dans le même panier ?"
    A aucun moment "on" met tout le monde dans le même panier. Vous n'en parlez même pas dans la suite de votre article. Surtout que dans le reste de votre article, vous dites qu'il faut croire cette parole qu'il se libère - alors, ne la déformez pas cette parole.
    Bref, sinon, ÉVIDEMMENT qu'il faut dénoncer ! On ARRÊTE avec ce milieu malsain, alors que la majorité est juste faite de gens équilibrés qui veulent faire leur taf (sans écraser, sans humilier... JUSTE faire leur taf).

    • Bien le slut-shaming Chillou, surtout que vous êtes super clean chez Buzzman sur la question du harcélement sexuel 🙂
      Ton message ne vaut pas mieux que les CP d'Herezie, hâte que les prochaines enquêtes des généralistes sortent et que Baptiste C. ne soit pas le seul à tomber

  • Pas besoin d'être dans une grosse agence pour avoir du sexisme ... Il s'infiltre partout, et comme le dit si bien l'article, personne ne dit rien, et les jeunes femmes préfèrent démissionner plutôt que de mettre en péril leur carrière. Et les gros porcs (en majorité top-management ou dir) continuent leur jolie valse d'attouchements et de rabaissements.

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