Portrait de Guillaume Pitron, journaliste d'investigation

Portrait de Guillaume Pitron
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De plus en plus, la pollution numérique est pointée comme étant une des causes majeures de la crise climatique. Pour faire face à ce problème de société, Guillaume Pitron, journaliste d'investigation, a décidé de traquer les angles morts du techno-capitalisme.

 

Il a l'esprit aiguisé et le sens de la formule. Et surtout une longue expérience du terrain derrière lui... Pour Guillaume Pitron, l'information est un sacerdoce et un moyen de rééquilibrer la balance face aux dérèglements du monde. En enquêtant, en éduquant, en dévoilant ce qui est caché aux yeux du grand public, il entend faire bouger les lignes sur les enjeux géopolitiques et écologiques de notre époque. Dans « L'enfer numérique : voyage au bout d'un like », paru en 2021, il s'attaque à la dématérialisation de nos modes de vie, avec pour objectif de faire évoluer nos pratiques digitales dans la bonne direction.

 

Dans votre dernier ouvrage, vous levez le voile sur la face cachée du numérique. Cette enquête a pour but de montrer aux consommateurs tout ce qu'il y a derrière leurs usages en ligne ?

Guillaume Pitron : L'urbain que je suis est complètement déconnecté des enjeux de la matière. Nous avons gagné en pouvoir d'achat et nous avons perdu en savoir d'achat. Le grand pilier de la transition énergétique actuelle est le basculement vers une technologie verte pour nous permettre d'avoir un monde à la fois plus prospère et plus respectueux de l'environnement. Pour autant, les messages qui sont portés autour de cette technologie sont largement erronés. Nous sommes convaincus de la véracité de ces messages car nous n'avons plus de rapport à la matière. Nous ne sommes plus un peuple de paysans. Nous sommes des hommes et des femmes modernes.

Nous ne comprenons plus le lien entre le produit fini et la matière brute. Ce que j'essaye de faire en tant que journaliste de terrain, c'est de mettre du concret dans l'équation, de façon à ce que cette transition ne soit pas hors-sol. Il faut que nous puissions prendre du recul par rapport à la dématérialisation de nos modes de vie.

 

Nous aurions donc perdu la valeur des choses ?

G. P. : Absolument. Avec la première révolution industrielle, l'urbanisation a entraîné un détachement progressif de la matière. Progressivement, nous nous sommes retrouvés au bout de la chaîne de valeur. Nous consommons des produits finis sans avoir la moindre idée de leurs conditions de fabrication. C'est pour cette raison que nous achetons des tomates qui on fait le tour du monde et que nous mangeons des cerises en hiver. Je pense que la dématérialisation est l'aboutissement ultime d'une logique de détachement de la nature. Avec le numérique, le message est beaucoup plus ambitieux car il n'y a plus de matière. C'est l'aboutissement d'un processus de séparation entre l'être humain et la nature. Tout est fait pour nous convaincre que la dématérialisation est l'acmé du progrès.

 

Ce phénomène expliquerait-il seul la situation environnementale désastreuse que nous connaissons ?

G. P. : Si nous ne faisons par un énorme effort d'éducation sur ces enjeux de ressources, les citoyens vont continuer à gober n'importe quoi. Je parlais de la pollution liée aux smartphones à la Cour des comptes, et un haut fonctionnaire m'a fait remarquer que les téléphones étaient toujours plus petits et donc que leur impact était moindre. Sauf qu'en réalité, c'est tout l'inverse. Plus nos appareils digitaux sont petits, plus leur coût environnemental est élevé car la miniaturisation nécessite toujours plus de métaux rares. Ces explications nous échappent car elles sont contre-intuitives.

 

Il est difficile de ne pas voir la main du capitalisme derrière cette volonté aveugle de vendre le plus possible ?

G. P. : Le capitalisme cherche à se réinventer en permanence. Depuis quelques années, avec le surgissement de la question écologique, il se trouve face à un immense défi existentiel. Respecter les accords de Paris semble totalement incompatible avec la façon dont nous vivons aujourd'hui. De ce fait, le capitalisme cherche des stratégies de survie. À ce titre, il est devenu essentiel pour lui de véhiculer un message rassurant pour que nous puissions continuer à consommer sans avoir le sentiment d'aggraver la crise écologique. Il ne faut surtout pas voir le problème. C'est pour cela que le capitalisme virtuel a fait son apparition et que la question écologique n'est qu'une parade d'ajustement. C'est un habillage pour surtout ne rien changer. Il y a danger.

 

L'information est plus que jamais un contre-pouvoir face à ces menaces ?

G. P. : C'est le cas. Je pense même que tout commence par là. Comme les sources de pollution numérique sont délocalisées, le problème est invisibilisé. On ne voit pas les infrastructures car elles sont pensées pour ne pas être vues. Il faut que nous mettions nos sens au contact de la gigantesque technostructure indispensable pour faire fonctionner l'économie dématérialisée. Et on part de très loin car le bon vieux diesel qui émet une fumée noire est très concret. Mais là, ce n'est pas le cas. Il y a un enjeu immense et urgent à remettre l'information dans la boucle. Je crois énormément à l'écologie des sens. Il est difficile de comprendre ces sujets-là si on ne touche pas, si on ne voit pas, si on ne sent pas, si on n'entend pas, si nos sens ne sont pas confrontés à ces pollutions qui leur échappent. Il faudrait visiter les data centers avant d'acheter un téléphone portable pour bien comprendre ce qui se joue. Si on ne fait pas ça, on continuera sur la même pente.

 

Votre enquête a-t-elle suscité des réactions de la part de la puissance publique ?

G. P. : Médiatiquement, ça a très bien marché. Il y a eu une grosse visibilité. C'est un sujet qui intéresse tout le monde. Ensuite, j'ai été interpellé par le sénateur LR Guillaume Chevrollier, qui est co-auteur d'une loi sur le numérique responsable, promulguée en novembre 2021. On est donc au cœur du sujet. La France est le premier pays à prendre ce type d'initiative. Au-delà de ça, il ne s'est pas passé grand-chose au niveau politique, et notamment au sein des institutions européennes.

Pour autant, il est difficile d'en vouloir aux citoyens. Aujourd'hui, le numérique représente une façon de vivre, et même de survivre, dans nos sociétés, et encore un peu plus en période de crise sanitaire. C'est donc un sujet qui met tout le monde très mal à l'aise.

 

Votre grand projet pour 2022 ?

G. P. : Il y a un grand nombre de conférences prévues autour du livre. Je vais en faire à un rythme soutenu jusqu'à la fin de l'année. Et j'ai pour projet d'amorcer un troisième livre sur un sujet qui reste à déterminer.

 

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