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Ils font Shifter l'époque
Arnaud Pagès - Le 4 mai 2020
Portrait de Kaori Ito
© Josefina Perez Miranda

Portrait de Kaori Ito, danseuse et chorégraphe

Japonaise de naissance et française d'adoption, Kaori Ito a commencé la danse à l'âge de cinq ans à Tokyo., Chorégraphe reconnue, elle dirige actuellement la compagnie Himé et présente ses spectacles aux quatre coins de la planète. Cette artiste pluridisciplinaire, également comédienne et dessinatrice interroge dans ses créations le rapport de l'être humain à la modernité. En s'appuyant sur la danse, elle propose une autre lecture du monde, profondément humaine et moins cérébrale.

L’ADN Le Shift est né d’une volonté de vous inviter à vivre ce que nous vivons en tant que média : vous connecter à ces pôles d’énergie de l’époque, initier les rencontres, faire naître d’authentiques conversations, et créer des relations durables. Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale et confinés chez nous, nous avons besoin plus que jamais de créer du lien, de nous rencontrer et de vous présenter celles et ceux qui pensent et font le monde de demain. C’est pour cette raison que nous avons souhaité publier, en cette période inédite, les portraits des premiers membres de L’ADN Le Shift. Un portrait, une rencontre.

 

Que pouvez-vous apporter au changement ?

Kaori Ito : C'est une question que je me pose depuis le début du confinement. En travaillant sur mon ordinateur en extérieur, dans mon jardin baigné par le soleil et parsemé de cerisiers, j'ai rêvé d'avoir un tiers-lieu. Un lieu de résidence artistique, avec une école alternative ; un café-restaurant et une ferme. Ce serait la même logique que la permaculture avec les gens et les activités qui se mélangent. Nous sommes en train d'y réfléchir avec ma compagnie. On dit culture pour cultiver le sol également. Et je pense qu'il faut réfléchir à ces croisements. Comment la terre pourrait influencer la manière de danser et aider les gens à se reconnecter avec eux-mêmes ? 

 

Le milieu de la danse est-il concerné par les enjeux environnementaux ?

K. I. : De plus en plus. Mais ça m'embête de voir des spectacles avec des danseurs qui pédalent sur un vélo pour produire de l'électricité. Il y a un manque d'humanité. Les chorégraphes n'ont pas encore trouvé la bonne combinaison. D'un côté, il y a des créateurs écolos qui sont dans une approche difficile à partager. De l'autre, il y a des gens géniaux qui font de magnifiques scénographies mais sans penser à utiliser des produits organiques. Actuellement, les créateurs qui ont une conscience écologique ne sont pas très intéressants.

 

Comment marier les deux ?

K. I. : De la part des artistes, il y a toujours eu l'envie de montrer la nature sur scène. On peut citer Pina Bausch qui utilisait de la terre, de l'eau, et des pierres dans ses spectacles. Ou plus récemment Gisèle Vienne qui a reconstitué un décor de forêt dans une de ses créations. Mais pour montrer cette scénographie, il a malgré tout fallu couper des arbres pour fabriquer de la nature dans une boite noire. Il y a une contradiction. Je crois qu'il faut penser autrement que ce qu'on est en train de faire. Il faut pouvoir montrer la matière organique sur scène. A ce titre, la question d'avoir un lieu de spectacle en pleine nature est pertinente. Travailler dans un endroit où il y a du soleil permet d'utiliser la lumière du jour. C'est une façon de valoriser la nature et de l'intégrer aux créations. Au Japon, un maître de Butô - une danse née après la bombe atomique - donne des cours ouverts au public dans une ferme. Les participants plantent des graines pour s'entraîner à bouger les pieds et à chanter. Je pense que nous sommes au début de quelque chose. Les gens vont appréhender la danse différemment.

 

Comment faire bouger les lignes ?

K. I. : Au dernier dîner du Shift, nous avons discuté de l'addiction aux écrans. Si nous en consommons tous et toutes autant, c'est parce que nous avons besoin d'affection. Avec le confinement, nous n'avons jamais autant communiqué avec nos voisins... Nous n'allons pas au cinéma seulement pour voir un film mais aussi pour partager quelque chose avec les autres. Il faut une approche des enjeux plus instinctive, intuitive et émotionnelle, qui passe par le coeur. C'est ce que je peux apporter. Au Japon, on dit que quand on atteint le sommet de la conscience, on sent battre notre cœur. Parce que le cœur vit des choses plus profondes que le mental. C'est une autre forme d'intelligence. Aujourd'hui, nous sommes toutes et tous trop cérébraux, trop sur la pointe des pieds. Nous n'utilisons pas souvent et pas assez le centre de notre corps. C'est ce qui nous empêche d'être touchés par nos émotions. Nous nous protégeons comme cela. Il faut que nous nous reconnections avec nos corps et que nous utilisions nos muscles, nos mains, notre coeur, nos jambes. Nous avons vraiment besoin de ça.

 

Votre défi à la fin du confinement ?

K. I. : Le défi, c'est tous les jours pour moi en ce moment. Nous avons dû annuler une quinzaine de dates. Je l'ai accepté. Nous avions un spectacle qui était programmé dans de nombreux festivals cet été... Nous essayons d'être actifs au quotidien, même sur de petites choses, car je pense qu'il y aura des changements radicaux lorsque la crise sera terminée. Au Japon, nous sommes très réalistes. La terre peut trembler demain et tout détruire, alors assurons-nous de bien vivre aujourd'hui. C'est une bonne philosophie.

 

Kaori Ito est membre de L’ADN Le Shift - le collectif des Nouveaux Mutants.
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Arnaud Pagès - Le 4 mai 2020
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