Et s’il existait un vaccin contre la désinformation ? À défaut de pouvoir endiguer le phénomène des fake news, un groupe de scientifiques expérimentent « la théorie de l'inoculation psychologique » qui emprunte à la logique du vaccin : le pre-bunking.

Tout comme un virus, la désinformation se propage rapidement d'un individu à l'autre. Et si la solution était d'intervenir en amont en immunisant psychologiquement les populations contre l'épidémie de fake news ? C'est la voie qu'expérimente une équipe de chercheurs en testant « la théorie de l'inoculation ».

Un « vaccin » psychologique contre la désinformation

Selon une équipe de chercheurs en psychologie des universités de Cambridge, Bristol (Royaume-Uni) et Perth (Australie) ayant récemment publié une étude dans la revue Science Advances : « La théorie de l'inoculation » permettrait de réduire la sensibilité à la désinformation en informant les gens sur la façon dont ils pourraient être mal informés. » En clair, il faut apprendre aux gens à repérer les fake news pour leur permettre de les détecter plus facilement à l'avenir.

Pour mener à bien leurs études, les chercheurs, en partenariat avec le laboratoire Jigsaw (incubateur Google), ont réalisé cinq courtes vidéos de 90 secondes qui décryptent l’impact psychologique des techniques de manipulation les plus couramment utilisées dans la désinformation : langage manipulant émotionnellement, incohérence, fausses dichotomies, boucs émissaires et attaques ad hominem.

Des vidéos pour immuniser contre les fake news

Chaque vidéo est construite selon le même procédé : un message trompeur, suivi d'un film d’animation décryptant le procédé de manipulation utilisé pour finir avec un exercice pratique afin de vérifier que la technique de manipulation a été bien intégrée. Le dispositif a ensuite été testé à grande échelle sur deux groupes distincts. Le premier « en laboratoire » auprès de 6 000 personnes, le second sur YouTube auprès de 22 000 internautes.

La vidéo pour sensibiliser aux manipulations d'ordre « émotionnelles » s'ouvre sur une petite fille serrant un ours en peluche, sur un air de piano triste, tandis que la voix off déclare : « ce qui va suivre va vous faire pleurer. » La voix off explique ensuite : « Les émotions sont de puissants outils de persuasion. La recherche montre que l'utilisation de mots émotionnels, en particulier ceux qui évoquent des émotions négatives telles que la peur ou l'indignation, augmente le potentiel viral du contenu des médias sociaux. »

La vidéo pour déconstruire les « fausses dichotomies » (ou faux dilemmes) s'appuie sur le combat mythique entre Anakin Skywalker et Obi-Wan Kenobi où le premier déclare à son maître Jedi : « Si tu n'es pas avec moi tu es contre moi. » Une fausse dichotomie explique la voix off puisqu'ici ne sont proposés qu'un nombre limité de choix, présentés comme s'excluant mutuellement, alors qu'en réalité d'autres options sont envisageables.

Le pre-bunking : est-ce que ça marche ?

D'après les résultats transmis par l'équipe, il semblerait que ces vidéos améliorent la reconnaissance des techniques de manipulation, renforcent la confiance dans le repérage de ces mêmes techniques et augmentent la capacité des personnes à distinguer les contenus dignes de confiance des contenus peu fiables. En fin de compte, elles permettraient aussi d'améliorer la capacité des participants à améliorer de manière pertinence un contenu.

Beth Goldberg, l'un des auteurs de l'article et responsable de la recherche et du développement chez Jigsaw, explique que le pre-bunking s’appuie sur le désir inné des gens de ne pas être dupé : « C'est l'une des rares interventions en matière de désinformation que j'ai vues et qui a fonctionné non seulement dans le spectre de la conspiration, mais aussi dans celui de la politique ».

L'inoculation psychologique, une solution miracle ?

Cependant ne nous y trompons pas, la méthode du pre-bunking se heurte à de nombreuses limites. En effet, les chercheurs reconnaissent certains inconvénients, comme la durée dans le temps de l' « effet d'inoculation. »

Interrogé dans The Swaddle, Shannon McGregor, chercheuse principale en communication à l'Université de Caroline du Nord, Chapel Hill se veut, quant à elle, plus sceptique. Selon elle, les campagnes de pre-bunking pourraient s'avérer peu efficaces pour endiguer les vagues de désinformation provenant de sources telles que les influenceurs d'extrême droite sur YouTube. « Finalement, les auteurs proposent que ceux qui s'inquiètent de la désinformation sur les médias sociaux (y compris YouTube) dépensent plus d'argent sur ces plateformes pour diffuser des publicités visant à se protéger de la désinformation », a-t-elle déclaré. « À bien des égards, cette proposition est totalement insatisfaisante pour toutes les parties prenantes, à l'exception des plateformes », a-t-elle ajouté.

Sebastian Dieguez, chercheur en psychologie cognitive, s’interroge de son côté sur le principe même de l’inoculation psychologique. Dans un article publié dans Le Monde, le chercheur indique : « Le grief principal que j’ai contre cette méthode est qu’elle est similaire dans la forme à celle utilisée pour communiquer dans les milieux complotistes. » S'il reconnaît que l'expérimentation en cours est intéressante, et permet de documenter les phénomènes, il y voit toutefois une limite : « on se retrouve dans des situations assez artificielles, avec des personnes prévenues, qui doivent jauger des messages assez inoffensifs, ni politiques ni clivants. »

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