
Les trois millions de documents publiés par le département de la Justice dévoilent en filigrane la volonté de l’homme d’affaires d’en finir avec la démocratie.
Jeffrey Epstein. À l’évocation de ce nom, les premières choses qui viennent à l’esprit sont évidemment liées au trafic d’êtres humains, à la pédocriminalité et à un gigantesque imbroglio politico-judiciaire. Mais après la publication, le 30 janvier 2025, de trois millions de pages de documents, 180 000 images et 2 000 vidéos contenues dans son dossier judiciaire (soit la moitié du dossier complet), on commence à comprendre le rôle qu’aurait joué l’homme d’affaires dans la guerre culturelle menée par l’extrême droite en ligne depuis plus de quinze ans.
Jeffrey Epstein, fan de 4chan
Parmi les millions de documents publiés par le département de la Justice, un nom a particulièrement enflammé les internautes. Il s’agit de Christopher Poole, plus connu sous le pseudonyme de m00t, créateur et administrateur du site le plus influent des années 2010 : 4chan. Pour rappel, 4chan est un imageboard, un forum où les utilisateurs anonymes postent des contenus dans des fils de discussion éphémères et très peu modérés. C’est de cette plateforme qu’a émergé le mouvement de trolls Anonymous, spécialisé dans les raids numériques, ainsi que de très nombreuses théories du complot, comme le Pizzagate ou QAnon. On peut résumer 4chan comme étant la base principale du mouvement d’extrême droite, aussi appelé alt-right, qui a émergé dans les années 2010 et contribué à l’élection de Donald Trump en 2016.
Poole apparaît dans un premier mail envoyé par Boris Nikolic, investisseur en capital-risque et ancien conseiller de Bill Gates, à Jeffrey Epstein, le 20 octobre 2011. Nikolic envoie à Epstein la fiche Wikipédia de m00t en lui disant qu’il s’agit d’un « cool guy » qu’il devrait rencontrer. Le 24 octobre, d’autres mails montrent qu’une rencontre a bien eu lieu. Epstein raconte qu’il a trouvé Poole brillant, et précise qu’il l’a même ramené chez lui. Le 28 octobre 2011, Nikolic envoie un autre mail à Epstein avec un article du Washington Post évoquant les trolls de 4chan et qualifiant m00t « d’intéressant », suivi de la précision suivante : « le potentiel de manipulation est gigantesque » .

La chronologie de ces échanges a particulièrement interpellé les internautes, qui ont souligné sur X qu’au lendemain de cette rencontre, Christopher Poole a lancé sur 4chan la section /pol/, abréviation de « politically incorrect » , où va justement se concentrer la présence d’activistes de l’alt-right. Comme l’indique le journaliste Ryan Broderick, spécialisé dans la culture web, l’ouverture de cette section diffusant du contenu extrêmement raciste et des théories complotistes très influentes a toujours été un mystère. M00t avait pourtant fermé, un an plus tôt, une autre section intitulée /new/, qui était devenue un repère de néonazis. « Il n’a jamais été très clair pourquoi Poole aurait banni /new/, le qualifiant de repaire de racistes, puis, à peine un an plus tard, lancé /pol/, un forum conçu précisément pour être un repaire de racistes », indique Ryan Broderick. Ces mails pourraient donc être un début de réponse.
Une petite histoire de /pol/
Il est impossible d’affirmer que la création de cette section résulte véritablement de cette rencontre. D’autres mails montrent d’ailleurs qu’Epstein a tenté à plusieurs reprises de rencontrer à nouveau m00t, sans succès. En revanche, on sait que l’homme d’affaires était obsédé par l’idée de manipuler l’information en ligne et qu’il avait pour objectif l'effondrement de l’ordre mondial post-guerre froide et l’avènement d’un pouvoir tenu par des milliardaires suprémacistes. Dans un mail échangé avec le président de Palantir, Peter Thiel, Epstein expose clairement sa mission : « Retour au tribalisme. Contre la mondialisation. De nouvelles alliances exceptionnelles. Nous étions tous deux d’accord pour dire que les taux d’intérêt nuls étaient excessifs et, comme je l’ai dit dans votre bureau, trouver des choses en train de s’effondrer est plus facile que de dénicher la prochaine bonne affaire. »
Dans ce cadre précis, la naissance de /pol/ et surtout son influence capitale sur la montée de l’extrême droite et du complotisme aux États-Unis semblent mener à une corrélation troublante. Le premier fait d’armes majeur de la section remonte à 2014, avec l’affaire du Gamergate, un pseudo-scandale tournant autour d’une accusation de coucherie entre la développeuse de jeux vidéo indépendante Zoë Quinn et le journaliste critique de Gawker, Nathan Grayson. Cette polémique va dégénérer en une campagne de harcèlement massif issue des trolls de /pol/ contre des développeuses et critiques féministes comme Anita Sarkeesian ou Brianna Wu. Sous le prétexte de « l’éthique du journalisme de jeu vidéo », le conflit va cristalliser un ressentiment masculin contre la montée des discours progressistes dans l’industrie et populariser le vocabulaire anti- « SJW » (pour « social justice warrior » ).
Le Gamergate est ainsi perçu comme l’un des points de départ les plus nets de la guerre culturelle d’extrême droite et a clairement servi de laboratoire pour des tactiques qui seront ensuite recyclées par l’alt-right et la galaxie pro-Trump. Steve Bannon, l’idéologue qui a dirigé la campagne de Donald Trump en 2016, jouera par la suite un rôle clé dans la mobilisation de jeunes gamers en colère, qu’il qualifiait d’ « hommes blancs déracinés ». Ce dernier a clairement affiché son objectif de les transformer en une véritable armée de trolls militants au service de Donald Trump. Bannon va par la suite collaborer de manière intensive avec Jeffrey Epstein. Les deux hommes vont se rencontrer en 2017, deux jours avant le déclenchement de l’affaire Weinstein et le lancement du mouvement #MeToo. Leur boucle de mails et de SMS montre qu’ils ont réfléchi ensemble à la manière de contrer ce mouvement féministe, notamment en montant une coalition puissante mélangeant « populistes/nationalistes et chrétiens conservateurs », qui se sont parfaitement retrouvés au sein des mouvements complotistes ayant explosé par la suite.
QAnon, le reflet déformé de l’affaire Epstein ?
Outre le Gamergate, /pol/ a aussi été successivement la caisse de résonance et le point de départ du Pizzagate (2016) et de QAnon (2017), deux théories conspirationnistes influentes. Les deux récits mettent en scène la même histoire : celle d’une élite pédo-sataniste, majoritairement issue des rangs démocrates, qui s’adonnerait à un vaste trafic d’enfants destinés à être violés et sacrifiés. Cette histoire reprend à la fois des éléments de folklore complotiste antisémite (le vol de sang utilisé comme élixir de jouvence) et des éléments de culture typiquement issus de 4chan, comme le terme codé Cheese Pizza, utilisé sur le forum pour désigner des images pédopornographiques (ou CP, pour child pornography en anglais).
Ces théories complotistes ne sont pas nées de manière « organique » sur les réseaux. Elles ont été largement poussées par des acteurs dans le cadre d’opérations psychologiques (psyops). Celle du Pizzagate trouve son origine dans le piratage par les Russes et la publication sur Wikileaks des emails de John Podesta, le directeur de campagne d’Hillary Clinton. Ces derniers ne révélaient rien de bien passionnant, mais ont été manipulés par des activistes de 4chan afin de faire émerger cette histoire invraisemblable de pizzeria servant de repère aux élites démocrates pédophiles. La théorie sera largement relayée et amplifiée par le site Breitbart, sous la direction de Steve Bannon.
Du côté de QAnon, il s’agit avant tout d’un canular démarré sur 4chan, où un mystérieux informateur intitulé Q faisait mine de diffuser des indices ayant trait à la politique intérieure des États-Unis, au comportement de son président et à d’éventuelles actions militaires contre la fameuse cabale pédo-sataniste qui détenait « l’État profond ». Imaginé par l’internaute Paul Furber, le compte et la mythologie complotiste ont par la suite été récupérés par Ron Watkins, administrateur du forum de discussion anonyme 8chan, et son père, Jim Watkins, propriétaire du forum, sur lequel ils vont faire migrer la communauté.
Difficile de ne pas voir, dans cette histoire de réseau pédophile international, un reflet déformé de l’affaire Epstein, qui a réellement organisé un trafic international de mineurs impliquant des personnalités riches et influentes, et qui utilisait, jusque dans ses mails, le même argot à base de pizza que celui présent sur 4chan. L’ironie veut aussi que Donald Trump soit pointé du doigt à de très nombreuses reprises dans le dossier (notamment au travers de témoignages non vérifiés), alors qu’il a été propulsé par le mouvement QAnon comme étant le pourfendeur de cette élite pédophile.
Il est encore trop tôt pour avoir une vision claire et vérifiée de l’ensemble de l’affaire Epstein et de son rôle précis dans la montée d’un pouvoir d’extrême droite mondial. Les millions de documents publiés sont scrutés par l’intelligence collective du web sans réelle méthodologie ni précautions d’objectivité, et les témoignages non vérifiés sont pris au pied de la lettre, laissant plus de place à l’intuition et à l’effroi. Mais ce que cette grande révélation semble apporter, c’est l’impression tenace qu’un coin de rideau a été soulevé derrière les grands bouleversements politiques que nous sommes en train de vivre. Au-delà des histoires sordides de pédophilie et de théories complotistes, les relations que tissaient Epstein avec Steve Bannon, Donald Trump, Peter Thiel, Elon Musk ou encore Vladimir Poutine autour de la manipulation de l’information, des enjeux électoraux (notamment en Europe et en France) et financiers de plusieurs pays, ou encore de la volonté d’établir des États-nations fascistes pour gérer la surpopulation et le dérèglement climatique ont largement de quoi alimenter les cauchemars paranoïaques des années à venir.






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