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EXPERTISE : KALINA RASKIN, DOCTEURE EN BIOLOGIE, CEEBIOS

Le 1 sept. 2017

Comment expliquez-vous ce regain d’intérêt pour le biomimétisme ?

KALINA RASKIN : L’homme s’y intéresse depuis toujours : c’est en observant la nature qu’il a d’ailleurs appris à chasser. Mais ces dernières années ont été marquées par une grande évolution de nos techniques d’exploration, d’analyse, de modélisation de la matière à toute petite échelle, qui nous permet désormais d’envisager de produire des structures analogues au vivant. C’est un grand pas vers le développement durable qui s’accorde à une époque marquée par des enjeux sociétaux lourds. L’informatique avec ses premiers logiciels et algorithmes intelligents a aussi favorisé l’avènement du phénomène. Ces systèmes complexes trouvent leur modèle dans les réseaux de neurones, l’intelligence des essaims (fourmis, abeilles), des automates cellulaires… L’intelligence artificielle favorise la mutualisation, optimise les flux et c’est parce que l’information est accessible en temps réel que l’on peut amoindrir notre consommation énergétique ou de ressources. Le développement de l’économie collaborative a d’ailleurs été grandement facilité par le numérique.
 

Quels domaines sont aujourd’hui impactés ?

K. R. : Tous. Mais il est important de souligner la nécessité d’une mutation dans la chimie. Nous sommes dans une chimie de substitution depuis trop longtemps : elle est un des plus gros consommateurs des ressources pétrochimiques, or on sait tous que le pétrole va finir par manquer. Nous devons réfléchir, anticiper et repenser biosourcé. Le secteur de la chimie va être rapidement contraint à de la réglementation, à des taxations, à un coût de la matière première qui va augmenter : nous devons repenser les matériaux de base utilisés, mais aussi les molécules produites et la façon dont on les produit. C’est là où la chimie du vivant est intéressante. D’ailleurs elle a déjà mis le pied dans le biomimétisme : elle utilise des enzymes pour fabriquer des molécules, des bactéries pour les synthétiser… Les chimistes de demain seront des biochimistes proposant une chimie verte.
Dans le domaine des matériaux, on voit d’autres mutations arriver. La biologie appliquée aux matériaux est un domaine encore assez prospectif mais qui avance à grands pas. Dans la même année, trois entreprises (suédoise, allemande, japonaise) ont lancé la commercialisation du fil d’araignée synthétique. Il servira essentiellement dans le biomédical. Aujourd’hui, quand on veut intégrer un matériau dans un corps humain, il faut qu’il soit neutre, biodégradable. La fibre textile offre un gros potentiel en termes de renfort et de performances mécaniques. Autre sujet d’intérêt : la nacre. On parvient à manufacturer des céramiques qui s’en inspirent, plus performantes que les céramiques conventionnelles.

Le Ceebios est un projet avant-gardiste participant à la transition écologique, à la rencontre du passé et de l’avenir, de la nature et des technologies de pointe.

Kalina Raskin

Quelle est la posture de la France dans ce domaine ?

K. R. : Nous sommes très loin derrière les Allemands qui depuis quinze ans ont été soutenus par l’État à hauteur d’environ 100 millions d’euros. Il y a une vraie conscience politique autour de ces enjeux. En France, les financements sont ridicules. Nous devons monter au créneau : montrer qu’il y a de la compétence académique, et une vraie appétence des industriels sur le sujet. Des groupes de renom nous font déjà confiance : Air Liquide, Eiffage, L’Oréal, LVMH, Rabot Dutilleul, Renault, Corning et Interface. Au Ceebios, nous souhaitons que cela devienne un sujet évoqué et une stratégie reconnue dans les appels à projet, dans les financements publics. Il faut un discours politique fort et que tout le monde s’en saisisse. Au Ceebios, nous avons contribué à communiquer sur ce sujet pendant longtemps, désormais nous sommes davantage sur de l’opérationnel. Je donne néanmoins près de 10 à 15 conférences par mois souvent auprès du grand public. Je pense que le biomimétisme sera un des leviers de l’écoconception de demain et que ce sera clairement un cadre et un filtre très utiles pour pouvoir envisager l’innovation.

Comment voyez-vous le monde de demain ?

K. R. : Un monde où l’être humain sera conscient de sa profonde nature biologique. Je pense que c’est quelque chose que l’on a profondément perdu avec l’évolution de la société industrielle, par la production de biens et de services telle qu’on l’envisage aujourd’hui. On estime que le vivant n’est qu’un décor, un réservoir de ressources. Une reprise de conscience de notre interdépendance absolue, irréfutable, physicochimique avec le reste du vivant est indispensable. Le biomimétisme est une des façons les plus intégrées pour approcher cette philosophie… presque une pensée.

Un exemple qui vous inspire en ce sens ?

K. R. : J’aime beaucoup les efforts qui sont faits dans le domaine de l’exploitation de l’énergie solaire : produire de l’énergie propre à partir d’eau et de soleil. La photovoltaïque est par exemple une bonne transition, un bel effort pour développer l’exploitation de l’énergie solaire… Malheureusement, la manufacture d’un panneau à grande échelle est loin d’être anodine du point de vue des impacts environnementaux. Cela ne peut être qu’une solution partielle. La photosynthèse artificielle est pour moi une innovation des plus prometteuses à long terme et qui répond à de grands enjeux. L’énergie sera la plus grosse problématique de ce siècle. Les ressources sur lesquelles nous avons fondé toute notre économie depuis quarante ans sont mises à mal.
S'inspirer du vivant pour bâtir nos systèmes - TEDxVaugirardRoad

Crédit image bannière : ©Jakob Owens

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