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une affiche sur la porte d'un magasin
© amstockphoto par Getty Images

Déconfinement : nos datas peuvent-elles (vraiment) nous sortir de là ?

Le 9 avr. 2020

Les outils de tracing sont-ils indispensables pour accompagner la période de déconfinement ? On fait le point avec Olivier Tesquet, journaliste spécialiste sur les questions numériques.

Depuis quelques jours, le gouvernement français semble nous préparer à l'idée qu'un outil de tracking sera indispensable pour nous permettre de sortir de la période de confinement. On a posé la question à Olivier Tesquet, journaliste spécialisé dans les questions numériques qui a publié en janvier 2020 une enquête sur le développement des outils de la surveillance de masse. Selon lui, les outils technologiques ne peuvent pas tout résoudre.

 

La mise en place d’outils de tracking en France semble être une hypothèse de plus en plus probable. Assiste-t-on à une tentative d’acclimatation ?

Olivier Tesquet : Effectivement, en l'espace d'une semaine, il y a eu un vrai revirement. La semaine dernière, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, nous expliquait que les outils de tracking « n'étaient pas dans la culture française », tandis que Thierry Breton, le commissaire européen en charge du Marché intérieur, valorisait la démarche de l’anonymisation des données. Aujourd’hui, le gouvernement nous annonce qu'il travaille sur une application StopCovid, qui permettrait de "retracer les interactions sociales" des personnes contaminées. Par ailleurs, l’Élysée a mis en place un comité scientifique, CARE, et a confié à Aymeril Hoang, ex-directeur de cabinet de Mounir Mahjoubi à Bercy, la mission d’identifier des acteurs locaux capables de mettre sur pied des applications.

Singapour, comme la Corée, sont parvenus à endiguer plus efficacement l’épidémie de Covid-19. Est-ce leur utilisation des technologies qui explique ces meilleurs résultats ?

O. T. : Il faut noter que ces solutions technologiques sont toujours associées à d’autres mesures de santé publique. Le modèle coréen se résume en trois étapes : tester, tracer, traiter. Le dépistage massif est donc un pré-requis indispensable, sans lequel le tracking n'est qu'un pansement sur une jambe de bois. Par ailleurs, les chercheurs s'accordent à dire qu'il faut enrôler au moins 60% de la population pour qu'une application soit efficace. Or, aujourd'hui, même à Singapour, ce confetti ultra-connecté de 720km2, seul un habitant sur six a téléchargé TraceTogether, l'outil mis en place par le gouvernement. Finalement, incapable d'identifier la source de la moitié des nouvelles contaminations, le Premier ministre n'a eu d'autre choix que d’imposer des mesures de confinement plus drastiques. Que vaut alors le volontariat dans ce type de contexte ? En France, où la défiance est importante vis à vis du pouvoir politique, on peut imaginer qu'un certain nombre de gens ne téléchargeront pas ce type d'application.

Cette défiance peut paraitre paradoxale de la part d’une population qui, dans le même temps, a un usage intensif de plateformes qui ne se cachent pas d’utiliser massivement leurs données personnelles.

O. T. : Les données des outils de tracking ont pour particularité de produire directement un discours politique. Et celui-ci est essentiellement sécuritaire. Il y a quelques jours, le maire de Charleville-Mézières s'est servi d’une carte établie grâce aux données collectées par une start-up pour réclamer le déploiement de l'armée. Le document avait été publié dans Le Journal du Dimanche, et son département apparaissait parmi ceux où le confinement se relâchait. Dans le ciel de Nantes, on a un hélicoptère équipé de caméras infrarouges pour repérer, de nuit, les contrevenants au confinement, à Marseille, un avion qui patrouille... Dans ce contexte, on peut raisonnablement se poser la question des dérives policières, d'autant plus qu'elles précédaient le virus. Puisque le contrôle du confinement est confié aux forces de l'ordre, pourquoi faudrait-il croire que le contrôle du déconfinement leur échapperait ? En Corée du Sud, ce modèle de gestion de crise tant loué, les autorités réfléchissent à imposer le port d'un bracelet électronique pour faire respecter la quarantaine.

Quels sont les acteurs qui pourraient fournir ce type de services et dans ce délai si court ?

O. T. : On a trois grandes catégories d’acteurs sur les rangs pour intervenir technologiquement dans la crise, au-delà du simple tracking qui, répétons-le, pour l'heure, reste encore hypothétique. A priori, les opérateurs téléphoniques seraient des partenaires assez naturels. Mais il est délicat pour eux d’accepter de révéler des données individuelles, cela convoque un imaginaire de surveillance encore assez insupportable pour beaucoup de leurs clients. Les grandes plateformes américaines – Facebook et Google en priorité – sont assis sur une montagne de données, notamment de géolocalisation. Mais est-il pertinent pour un État de déléguer la gestion d'une crise sanitaire à ces oligopoles étrangers ? Je ne suis pas convaincu que ce soit une hypothèse retenue. En revanche, les acteurs déjà identifiés sur le marché de la surveillance, qui travaillent avec les services de renseignement ou de police, pourraient profiter de l'opportunité pour proposer des solutions déjà opérationnelles. La société Palantir, née grâce à la love money de la CIA, a déjà approché l'AP-HP pour aider les hôpitaux franciliens à gérer la crise du Covid-19. Il y a quelques années, elle a déjà traité avec les autorités américaines sur une épidémie de choléra en Haïti. De telles opérations permettent à ce type d’opérateurs de se présenter sous un jour plus favorable que lorsqu'ils aident Donald Trump à mettre en oeuvre sa politique d'expulsion des immigrés clandestins. Israël a déjà franchi le pas en mobilisant NSO pour mettre au point une note de risque, dont pourrait bientôt être affecté chacun de leurs ressortissants. Le reste de l'année, cette entreprise vend des logiciels espions à des régimes autoritaires pour les aider à surveiller des opposants politiques ou des journalistes. Ces acteurs-là ont pour caractéristique d’opérer dans une opacité totale. Il me semble donc plus que prudent d’être vigilant quant à leur rôle dans la stratégie d'endiguement de l'épidémie. Sans prudence, il sera peut-être difficile de desserrer l'étreinte à l'avenir.

Selon vous, est-on contraint à choisir entre l’immobilisation et la filature ?

O. T. : On pourrait être tentés d'y voir un troc, mais aujourd'hui, c'est surtout l'une option, puis l'autre. Nous partageons tous l'expérience collective du confinement, et nous sommes contraints dans le temps et dans l'espace. On vit cette expérience semi-carcérale et tout le monde veut évidemment en sortir. Édouard Philippe a déjà prévenu que le déconfinement serait progressif et le conseil scientifique a déjà souligné que pour être "libérés" plus rapidement, le "contact tracing" était une hypothèse tout à fait  envisageable. J'y vois une victoire à la Pyrrhus : pour un bénéfice immédiat, nous serions prêts à sacrifier des libertés à moyen voire à long terme. La crise va durer dans le temps, des études britanniques et américaines montrent que les mesures de distanciation sociale pourraient durer jusqu'à deux ans, le temps qu'on trouve un vaccin et à condition qu'il marche. Les équilibres auxquels on touche sont loin d'être anodins. À quoi ressemblera la vie privée dans un an ? Dans quel état va-t-on retrouver le secret médical ?

Les normes autours de la vie privée, du secret médical, sont meubles, fragiles. Elles évoluent.

O. T. : Effectivement. Dans les années 1920, le New York Times publiait dans ses pages intérieures le nom et l'adresse des personnes infectées par la polio. Plus près de nous, dans les années 90, aux États-Unis encore, il y avait des appels répétés à créer un registre nominatif des personnes séropositives. Il est donc vital de ne pas installer un régime dérogatoire qui finirait par devenir permanent.

Dans une interview parue dans le journal Le 1, Pierre Rosanvallon souligne que l’État providence doit beaucoup aux épidémies de choléra du 19ème siècle. Ce constat historique peut nous donner une note d’espoir ?

O. T. : A chaque chose malheur est bon, et si je devais voir un effet "positif" de la crise, c'est que celle-ci révèle plus distinctement le monde surveillé dans lequel nous vivons déjà. C'est l'un des enseignements du Covid-19 : la grille de lecture sanitaire est particulièrement opérante pour analyser les tensions de notre environnement.

 

 

Béatrice Sutter - Le 9 avr. 2020
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