Opération de torchage

Les fuites de méthane sont un fléau (oublié), cette entreprise a une solution

© lanolan via Getty Images

La surmédiatisation du CO2 nous fait oublier un autre gaz à effet de serre : le méthane, pourtant responsable d’un quart du réchauffement de la planète. Identifier les fuites grâce aux images satellite pourraient régler une partie du problème, promet l’entreprise Kayrros.

En matière de lutte contre le dérèglement climatique, tous les regards se tournent vers le CO2. Quitte à oublier un autre puissant gaz à effet de serre : le méthane. Certes il est moins présent dans l’atmosphère que le dioxyde de carbone et sa durée de vie est moins longue. Mais son impact n’en est pas moins redoutable. Son effet de réchauffement est 28 fois plus important par kg que celui du CO2 sur un horizon de cent ans, rappelle un récent rapport du Global Carbon Project.

On est partis pour 3 à 4 degrés de plus en 2100

La mauvaise nouvelle c’est que les émissions de gaz ont explosé ces dernières années. De 9 % entre 2006 et 2017 selon Global Carbon Project. En cause : la production agricole (40 % des émissions), l’industrie gazière et pétrolière (18 %), et dans une moindre mesure les émissions de méthane naturelles issues des lacs, des rivières, du permafrost...« Si on continue sur cette lancée, on atteindra 3 à 4 degrés de plus en 2100, un fort réchauffement incompatible avec les accords de Paris » , estime Marielle Saunois, chercheuse au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) et coordinatrice de l’étude, interrogée par Libération.

La « bonne nouvelle » c’est que lutter plus activement contre le méthane serait un levier efficace pour parvenir à limiter le réchauffement climatique. « On a toujours gardé cet horizon de cent ans, propre au CO2, alors qu’on sait désormais que nous n’avons plus que trente ans pour agir. Réduire les émissions de CO2 sans s’occuper du méthane n'est plus possible, il faut agir sur les deux en parallèle » , prévient le climatologue Hervé Le Treut dans les colonnes de Novethic.

790 fuites de méthane de large ampleur en 2019

Lutter oui, mais comment ? Kayrros, une entreprise française, dit avoir une partie de la solution. Elle est capable d’identifier des fuites de méthane significatives, qui émettent minimum entre 5 et 10 tonnes de gaz par heure, de les quantifier et de détecter assez précisément (à cinq kilomètres près environ) leur origine.

Son premier rapport publiée fin juillet fait état de plus de 790 fuites de large ampleur sur l’année 2019. Elles sont principalement localisées dans les pays producteurs de gaz et pétrole : États-Unis, Turkménistan, Algérie, Russie... « C’est bien plus que ce qu’on imaginait » , s’alarme Alexandre d’Aspremont, directeur de recherche au CNRS co-fondateur de Kayrros. Réparer l’ensemble de ses fuites reviendrait, en terme d’impact sur le réchauffement climatique, à clouer au sol l’ensemble des avions de la planète, avance le chercheur.

Jusque récemment, l’ampleur des fuites de méthane était passée relativement inaperçue. D’une part parce que les détecter et les quantifier n’est pas une mince affaire. Comme le CO2, le méthane est incolore, et ses sources sont bien moins connues que celles du dioxyde de carbone. « Peu d’industriels ont mis en place des méthodes de détection. Et un certain nombre d’opérateurs concernés par ces fuites sont dans des pays où la réglementation concernant les opérations est légère, donc même s’ils ont connaissance d’une fuite, ils ne publient pas l’information publiquement » , ajoute Alexandre d’Aspremont.

Un algorithme et des images satellites, la recette pour détecter les fuites

Pour les identifier, Kayrros utilise un algorithme qui analyse des images fournies par le satellite Sentinel-5P. Ce dernier a été lancé en 2017 dans le cadre du programme Copernicus dont l’objet est l’observation de l’environnement à l’échelle de la planète. Les images fournies quotidiennement par ce satellite montre la concentration de gaz dans l’atmosphère. « Notre algorithme se charge de détecter chaque jour les panaches de gaz, signes d’une fuite, à partir de ces images. Une fois les panaches détectés, nous parvenons à quantifier le volume de la fuite grâce à la simulation numérique. La dernière tâche est d’identifier la source. Pour cela, nous comparons les images fournies par le satellite à des cartes et images haute résolution d’infrastructures » , expose Alexandre d’Aspremont.

L’objectif de Kayrros est de vendre ces données aux opérateurs pétroliers et gaziers. Pour le moment, l’entreprise est en discussion avec un grand acteur du pétrole, mais espère en convaincre d’autres rapidement. « Tous se sont engagés à réduire leurs émissions de méthane » , précise le chercheur. En 2018, BP, Exxon, Shell… et une dizaine d’autres se sont en effet engagés à passer de 0,32 % à 0,25 % de méthane émis à partir du gaz vendu d’ici 2025.

Une fois les fuites identifiées, que peuvent faire les industriels pour y remédier ? « L’une des solutions faciles, mais pas idéales, est le torchage, c’est-à-dire brûler le méthane, car l’impact du méthane brûlé est moins important » , explique le dirigeant de Kayrros. Le torchage est une technique vivement critiquée par les militants écologistes, fortement émettrice de CO2. Autrement dit : elle déplace le problème plus qu’elle ne le résout. L’autre solution, plus durable, est d’améliorer la qualité et la propreté des opérations industrielles.

« Pour ce faire, il faudrait que certains pays resserrent leurs réglementations, estime Alexandre d’Aspremont. Ceux qui ont des réglementations strictes, comme l’Arabie Saoudite, ont des émissions plus faibles » . La bonne nouvelle, c’est que réparer les fuites en améliorant la maintenance aurait un faible coût. L'Agence internationale de l'énergie estime que le secteur pourrait réduire ses émissions mondiales de méthane de 75 % et que deux tiers de ces réductions peuvent être réalisées à coût net nul. La vente du gaz qui aurait normalement été perdu compenserait l’investissement en maintenance. 

Une sorte de label bio pour le gaz

« La solution serait aussi que les pays qui importent du gaz comme la France se préoccupent de sa propreté, c’est-à-dire de savoir s’il a été produit dans de bonnes conditions, sans causer de fuites significatives. Aujourd’hui le gaz n’est pas qualifié » , explique Alexandre d’Aspremont, qui imagine la création d’une sorte de label de gaz certifié propre. Un peu comme le label Bio de nos aliments.

Kayrros travaille aussi avec des ONG et des laboratoires. Elle espère que la publication de données précises sur le méthane permettra d’influencer les politiques publiques. « Aujourd’hui le débat sur les émissions de méthane sont assez peu informées. On se concentre sur l’aviation, parce que l’on sait mesurer les émissions. Mais si on fait la somme des fuites que nous avons détectées en 2019, on est en matière d’impact sur le réchauffement climatique dans des ordres de grandeur qui sont comparables à celui du secteur aérien.»

Une première victoire, mais pas la solution miracle

Éviter les fuites industrielles ne règlent qu’une partie du problème, puisque comme évoqué plus haut, le gros des émissions anthropiques de méthane vient du secteur agricole, et notamment de l’élevage intensif. Mais pour Alexandre d’Aspremont, venir à bout de ce problème de fuite permettrait d’obtenir une première victoire rapidement. « En matière de réchauffement climatique, on a l’impression que tout est sans espoir. Car les solutions paraissent soient inatteignables : arrêter le transport aérien, ou marginale : faire de l’agriculture sur les toits. Lutter contre les fuites de méthane est une cible atteignable qui demande peu d’efforts techniques et réglementaires. Ce serait une première petite victoire sur le réchauffement, et il faut la saisir

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