habillage
premium1
premium1
Des billets sur fond jaune tenus par une main
© CSA-Archive via Getty Images

Le revenu inconditionnel, utopie ou outil d’émancipation ?

Le 11 juin 2019

La question du revenu universel émerge rapidement dès lors que l’on s’intéresse au(x) futur(s) des revenus. L’économiste et philosophe Baptiste Mylondo défend l’idée d’un revenu universel « inconditionnel », distribué sans condition d’âge, de statut ou de ressource. Explications.

Ray Kurzweil, futurologue américain de Google et membre de la Singularity University s’enthousiasme pour l’idée d’un revenu universel. Il déclare même : « Au début des années 2030, nous aurons adopté le revenu de base universel dans le monde développé. On pourra vivre très bien avec. Nos préoccupations principales ne consisteront plus qu’à donner un sens et un but à notre vie. » Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Baptiste Mylondo : La version du revenu universel défendue dans la Silicon Valley se rapproche de l’idée de tittytainment (contraction de tits et entertainment, que l’on peut traduire par « du pain et des jeux », ndlr). L’idée est que la robotisation va progressivement nous entraîner vers un monde dans lequel on pourra se passer du travail humain. Dès lors, pour occuper les travailleurs « surnuméraires », il faudra leur distribuer un revenu inconditionnel ainsi que du divertissement, de manière à ce qu’ils occupent leur temps libre. Personnellement, je n’adhère pas à cette vision.

Pensez-vous néanmoins que le revenu universel se généralisera à l’horizon 2030 ?

B. M. : Il est probable qu’en 2030 le revenu inconditionnel soit entré en vigueur. Aujourd’hui Emmanuel Macron parle déjà d’un revenu universel d’activité dans le cadre de son Plan Pauvreté dont l’horizon est 2020. Il l’envisage comme un revenu versé avec une contrepartie : vous recevez une somme, relativement faible, en échange d’un travail d’intérêt général par exemple.

Ma vision est différente. Je défends l’idée d’un revenu sans conditions (de ressource, d’emploi, ou d’absence d’emploi, sans condition d’âge, de situation familiale etc.) ; et sans contrepartie (c’est-à-dire sans que l’on demande au bénéficiaire de retrouver un emploi ou de réaliser un travail d’intérêt général). Ce revenu serait versé à titre individuel tout au long de la vie.

Je le défends au nom d’un droit au revenu, qui permette d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion et à l’exploitation. Dans ma vision de ce revenu inconditionnel, je défends également l’idée d’une reconnaissance de la contribution de toutes et tous au fonctionnement de la société, y compris en dehors de l’emploi.

En quoi cette vision diffère-t-elle d’autres conceptions du revenu universel, comme la conception libérale par exemple ?

B. M. : Les économistes néo-classiques, comme Milton Friedman par exemple, réfléchissaient eux aussi à l’idée d’un revenu universel. Dans une logique de liberté, Friedman pensait que tout le monde, pauvres y compris, pouvait se voir attribuer un revenu. Mais d’un montant suffisamment faible, de manière à ce que le marché du travail ne soit pas entravé.

Dans ma perspective, ce revenu universel inconditionnel s’accompagne d’une double remise en question. D’une part, je questionne l’idée que le travail est le seul mètre étalon de l’utilité sociale. D’autre part, j’entends remettre complètement en question l’objectif de croissance de nos sociétés.

Quelles sont donc les implications de votre vision du revenu inconditionnel sur le travail et la croissance ?

B. M. : Mon souhait serait que chaque personne ait la liberté de ne plus consacrer sa vie au travail, à la production ou à la consommation. Cela suppose une re-légitimation complète de la notion de temps libre. Aujourd’hui, le temps libre est en quelque sorte une forme de repos productif, avant de retourner travailler. Aujourd’hui, l’emploi est survalorisé. C’est ce qui nous permet d’avoir une reconnaissance et donc une utilité sociale. Le revenu universel permet de souligner qu’il y a d’autres manières de s’accomplir. Avec le revenu inconditionnel, on étend la question de l’utilité sociale au-delà de l’emploi.

Le temps libre serait riche de tout un tas d’autres activités. Cela permettrait de retisser du lien entre les individus : tout le monde aurait plus de temps libre, et donc potentiellement plus de temps à partager avec les autres.

On aurait également moins besoin de compenser par la consommation. Ma vision du revenu inconditionnel implique donc une démarchandisation de la société. Je souhaite en effet que l’on se pose la question des limites de notre mode vie actuel. Ce revenu universel inconditionnel s’accompagne donc d’une remise en question de l’objectif de croissance. En cela, ma vision s’articule avec certaines théories écologistes. De mon point de vue, le principal problème écologique c’est la croissance.

Y a-t-il une place pour le patrimoine et sa transmission dans votre vision ?

B. M. : La question du patrimoine est une question très passionnée, qui suscite beaucoup de débats. D’après moi, ce qui pose problème ce n’est pas la transmission du patrimoine mais bien les possibilités d’accumulation sur une vie. Aujourd’hui en France, les inégalités de patrimoine sont encore plus criantes que les inégalités de revenu.

Dans ma conception du revenu inconditionnel, tout le monde hériterait à peu près de la même chose. Ce qui n’exclut pas d’hériter individuellement de certains objets, notamment ceux avec un attachement affectif très fort.

Par ailleurs, on sait que les inégalités de revenus contribuent aux inégalités d’accès à l’enseignement et aux biens culturels. On peut donc s’imaginer que le revenu inconditionnel lèverait l’un des freins, et permettrait au plus grand nombre d’accéder à ce patrimoine culturel.

Quel modèle de société est-ce que cela dessine ?

B. M. : Je défends l’idée d’une coopérativisation de la société. En s’inspirant du modèle des coopératives, chacun pourrait bénéficier d’une propriété d’usage sur les biens et services, de manière non-lucrative. La coopérative a pour fonction de niveler les inégalités de patrimoine, puisque la propriété d’un bien ne reviendrait pas exclusivement à certains.

Quels sont les freins à la mise en place de ce modèle de société ?

B. M. : J’en identifie deux majeurs. Déjà, la valeur travail est beaucoup trop ancrée dans notre société. On y défend l’idée que « tout travail mérite salaire », et qu’il faut nécessairement un travail pour mériter un salaire. Cela renvoie à une conception étriquée de la contribution sociale, selon moi. Ensuite, la question du financement est un frein. Mais, encore une fois, cette question cache surtout une aversion au partage. Si l’on s’engage dans le revenu inconditionnel cela suppose de partager différemment les revenus. Une majorité de la population serait gagnante, mais une plus petite partie serait perdante…

À LIRE

  • Michel Lepesant et Baptiste Mylondo, Inconditionnel : Anthologie du revenu universel, Éditions du Détour, 2018
  • Baptiste Mylondo, Pour un revenu sans condition : garantir l’accès aux biens et services essentiels, Utopia, 2012

POUR ALLER PLUS LOIN

> Un donut pourra-t-il sauver l'humanité ?

> Entreprises, comment passer "en mode donut" ?

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.