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Ciel rouge à San Francisco suite aux feux de septembre
© MILKOVÍ via Unsplash

Entre épidémie et mégafeux, la Silicon Valley va-t-elle craquer ?

Le 8 oct. 2020

Le cœur battant de la tech américaine ne va pas fort. Les incendies qui continuent de dévaster la Californie, l’épidémie de Covid et la perspective d’une nouvelle victoire de Donald Trump donnent des envies de départ et poussent aux remises en question.

Le moral à San Francisco est bas. « C’était une journée apocalyptique, nous n’avons pas vu la lumière pendant 24 heures et il neigeait de la cendre. On a cru à une mauvaise blague d’Elon Musk, qui nous aurait téléportés sur Mars pendant la nuit », raconte Géraldine Le Meur, entrepreneure et investisseuse française installée aux États-Unis. Comme les quelque 880 000 Franciscanais, elle s’est réveillée mercredi 9 septembre sous un ciel orangé. À l'origine de ce phénomène : les mégafeux qui ont déjà dévasté 1,6 million d’hectares en Californie, des milliers de bâtiments, et continuent de sévir. L’épisode de trop pour certains habitants de la baie, qui subissent déjà la crise sanitaire et le confinement depuis mars – les commerces n’ont rouvert qu’en septembre.

« Peut-être que la Silicon Valley n’est plus le meilleur endroit du monde »

Pour Bruno Didier, c’est l'élément déclencheur qui l’a poussé à quitter San Francisco, sa ville depuis dix ans. Le fondateur de MobyDish, un service de livraison de plats traiteur en ligne, est sur le point de s’installer à l’autre bout du pays, à Austin au Texas. « Cela fait déjà trois années consécutives que l’on connaît les feux, explique-t-il. En 2017, on avait dû faire face à une pénurie de masque N-95 bien avant le Covid. Puis il y a eu l’épidémie, et dernièrement l’effet ciel rouge – on avait jamais vu ça. Peu à peu j’ai compris que ce n’était pas épisodique, mais que ça deviendrait la nouvelle norme. La maison d’un de mes amis a brûlé. Tous ces éléments m’ont poussé à aller voir ailleurs.»

Un sentiment d’effroi et de déprime exprimé aussi par Jean-François Gauthier, fondateur de Start-up Genome, un organisme de recherche spécialiste des start-up, et habitant de San Francisco. « C’est démoralisant. Quand j’ai ouvert ma fenêtre le 9 septembre, j’ai paniqué. Sur mon groupe WhatsApp Burning Man, qui réunit des techies, artistes, médecins… les gens disent :“je ne peux plus supporter ça, c’est trop, il va falloir déménager.” Deux ou trois sont vraiment partis », raconte le CEO. Lui n’est pas prêt de quitter la ville dans laquelle il vit depuis plus de vingt ans et qu’il adore. Mais les incendies en plein contexte de Covid l’ont bouleversé. Son débit – très rapide et enthousiaste – se ralentit lorsqu’il évoque les événements. « Peut-être que la Silicon Valley n’est plus le meilleur endroit du monde.»

Bureaux déserts et « villes Zoom »

Difficile de chiffrer le nombre des départs de San Francisco. « Il n’y pas eu de mouvement de panique, de gens qui sont partis du jour au lendemain », tempère Géraldine Le Meur. Mais la tendance est visible sur le marché de l’immobilier. Autour du lac Tahoe, une zone montagneuse au nord de la Californie à 300 km de San Francisco, les prix sont en plein boom depuis la pandémie. A Truckee, ils ont par exemple grimpé de 23% par rapport à l’an dernier. Les agents immobiliers appellent ces villes les “Zoom Town”. Elles sont surtout prises d'assaut par les gens de la tech, tous passés en télétravail, explique la National Public Radio. Et la situation s’annonce durable. Facebook, Slack, Google et d’autres n'ouvriront pas leurs bureaux avant l’été 2021. Chez Facebook, la moitié des salariés pourraient continuer le télétravail dans les dix prochaines années.

Le CEO de MobyDish qui part pour Austin reconnait que sa nouvelle ville est en plein renouveau économique. « Le prix d’une location de camion de déménagement Austin-San Francisco est d’environ 500 dollars, pour San Francisco-Austin c’est le triple », signale l’entrepreneur, qui y voit un signe de la volonté de départ des habitants de la baie.

Mentalité et flambée des prix

Les feux et l’épidémie ont pu être des déclencheurs pour certains mais ne sont pas les seules raisons. Il y a aussi la flambée des prix de l’immobilier, le coût de la vie, la surpopulation. « La mentalité des gens aussi », souligne Bruno Didier. « Tous disent vouloir changer le monde, mais la plupart se soucie surtout de son argent. »

Quitte à s’éloigner de la frénésie de la Silicon Valley, de ses investisseurs et de ses talents ? Une pensée très 2010, selon Bruno Didier.« Cela fait déjà plusieurs années que les investisseurs se déplacent pour investir. Quant aux talents, les ingénieurs surtout, la question se posait effectivement jusque récemment. Mais depuis le passage massif au télétravail, être dans la région n’est plus un vrai argument.» Mark Zuckerberg himself a récemment déclaré que s’il devait repartir de zéro, il ne choisirait pas la baie.

De quoi signer la fin de l’âge d’or de ce cœur battant de l’économie américaine ? Jean-François Gauthier est loin d’en être persuadé. « Cela fait des années qu’on prédit la diminution de la puissance de la Silicon Valley. Mais ça n’est jamais vraiment arrivé. Les investissements continuent de progresser. On peut toujours lever dix millions de dollars ici contre deux millions à Paris pour le même projet, on peut avoir des mentors qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Des personnes s’en vont, mais d’autres, plus nombreux, arrivent.» Et puis rappelons que les rois de la Silicon Valley s’en sortent plutôt très bien, malgré la crise économique mondiale.

Le prochain milliardaire fera-t-il de la greentech ?

Mais s’ils ne viennent pas à bout de ce centre économique mondial, les feux à répétition sont peut-être en train de changer l’état d’esprit de la Vallée, en confrontant brutalement ses salariés et entrepreneurs au changement climatique. À l’échelle individuelle, la prise de conscience est réelle et depuis longtemps. « À San Francisco, nous sommes une bulle de gens conscients du changement climatique. C’est l’une des seules villes qui a un système de compost aux États-Unis par exemple. C’est sûr qu’être frappé de plein fouet par le dérèglement climatique contribue à accélérer notre changement de comportement. Il y a aussi une forme de fatalisme : on se dit que c’est trop tard, qu’on subit les effets même en faisant des efforts, parce que le reste du pays n’a pas agi », pointe Jean-François Gauthier.

Cet état d’esprit infuse-t-il désormais le business, jusqu’alors plutôt branché réseaux sociaux et livraison à domicile que changement climatique ? Dans une chronique du New York Times, la journaliste tech chevronnée Kara Swicher y croit. Elle estime que le premier trillionaire des États-Unis sera un entrepreneur de la green tech.

« Il y a un effort depuis quatre ou cinq ans de la part des investisseurs et des start-up. L’écosystème est conscient de la nécessité de ne plus faire du business à tout prix, mais de mesurer son impact, de contribuer à améliorer la situation ou en tout cas d’éviter de l’aggraver. Cela passe par exemple par l’adoption du PRI (Principles for Responsible Investment). Ce n’était pas quelque chose qu’on avait en tête quand on créait une start-up quand j’ai commencé, maintenant oui », observe Géraldine le Meur.

Autre phénomène nouveau : les salariés des Big Tech exigent des changements de la part de leur direction. En janvier 2020, un collectif de salariés d’Amazon a dénoncé ouvertement l’impact environnemental de leur entreprise. Fin 2019, des salariés de Google s’étaient investi dans une démarche similaire. Ces derniers mois, Google, Facebook et Amazon ont multiplié les annonces en faveur du climat.

« Ça finira par se refroidir »

Certains observateurs sont plus sceptiques sur cette prise de conscience du monde de la tech. Dans une chronique du Financial Times en 2019, le journaliste Henry Mance s'inquiétait de voir le peu d’efforts des VC en matière de changement climatique. À ses yeux, les fonds ne savent pas accompagner les projets environnementaux et continuent donc de faire ce qu’ils font le mieux : soutenir le développement de logiciels.

Par ailleurs une autre perspective pourrait doucher les bonnes volontés : une nouvelle victoire du climatosceptique Donald Trump, qui a récemment déclaré à propos des incendies de Californie « ça finira par se refroidir ».« Est-ce que je veux continuer à vivre dans un pays qui élit Trump pour la seconde fois ? Probablement pas », se désole Jean-François Gauthier.

Marine Protais - Le 8 oct. 2020
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  • "Le prochain milliardaire fera-t-il de la greentech ?"
    Non, il fera de la survival-tech. Être écologique n'a déjà plus de sens, et n'en a jamais eu dans un monde néo-libéral. L'avenir est bien plus à la survie, à la résilience et à l'organisation CONTRE notre environnement.