Web3

En fait-on trop avec le Web3?

Blockchain, NFT, cryptos, DAO, métavers… Autant de termes dont les occurrences augmentent en flèche ces derniers mois, tant sur les sites spécialisés que dans les médias généralistes. Certains n’hésitent pas à parler de nouvelle révolution, ou d’Internet du futur, en agrégeant ces technologies derrière le vocable « Web3 » .  L’occasion de se demander si on en fait pas un peu trop avec cette expression.

Un « nouvel âge d’Internet » , une version décentralisée d’Internet, une « révolution » que « la France ne doit pas rater » ... Autant de termes accolés à « Web3 » par certains titres de presse. Pourtant, lorsqu’on se penche sur le sujet, il apparaît que le terme regroupe des technologies et innovations disparates, allant de la blockchain au métavers en passant par les cryptomonnaies. L’IIM, grande école du digital, et L’ADN se sont associés au cours d’une conférence afin de répondre à la question de savoir si médias et experts en font trop avec le Web3. Et sans divulgâcher, la réponse est oui.

Et un, et deux, et trois Web !

Dans son propos introductif, le directeur éditorial de L’ADN Studio Guillaume Ledit est revenu sur l’histoire d’Internet, et du Web. Car si l’on en parle aujourd’hui, c’est bien qu’il y a eu un Web1 et un Web2. Ce dernier émerge au cours des années 2000, et prend la forme d’un Web participatif, plus simple et interactif, grâce auquel chacune et chacun peut non seulement consulter de l’information, mais participer à sa diffusion grâce aux blogs, puis aux réseaux sociaux. 

Comme toute création humaine, les technologies ont leur histoire. Alors, sur quelles fondations idéologiques repose l’Internet sur lequel nous passons aujourd’hui le plus clair de notre temps ? Si le réseau des réseaux a été créé avec le soutien de l’armée américaine, il s’est développé autour d’une vision utopiste portée par des scientifiques et des individus marqués par la contre-culture californienne. L’un des symboles de cette utopie des origines est Stewart Brand. En 1985, ce hippie itinérant devenu idéologue des nouvelles technologies a fondé The WELL, un système de téléconférence fondé sur un ordinateur central à partir duquel on peut communiquer en temps réel. On retrouve dans ce projet des idées portées quelques années auparavant par les hippies : expérimentation, connexion de l’ensemble de l’humanité, ouverture, échanges non marchands et, surtout, autogouvernance loin des États et des entreprises. 

Cette idéologie fondatrice se retrouve dans la figure de certains hacktivistes, mais aussi dans les discours autour du Web3, qui évoquent la décentralisation et l’indépendance par rapport aux gouvernements et aux grandes plateformes numériques. Un retour aux sources en forme de discours marketing ?  

Le Web3 est déjà là

C’est le point de vue de Frédéric Cavazza. Si le consultant en transformation digitale qui observe les évolutions d’Internet depuis près de 25 ans relève une véritable émulation autour d’un certain nombre de technologies, il qualifie le Web3 de « terme marketing » . 

Une appellation commerciale similaire à la 5G, qui a pour but d’attirer l’attention. Si des usages émergent (cryptomonnaies, DAO, etc.) et que leurs utilisateurs cherchent à combler un réel besoin d’épanouissement, l’utilisation abusive du terme Web3 par certains médias le laisse de marbre.

Selon lui, le Web3 est intéressant en cela qu’il ne permet pas de posséder les services, mais d’adhérer à des projets que les utilisateurs peuvent financer ou auxquels ils peuvent contribuer. L’idée à retenir est donc cette dynamique participative qui fédère d’innombrables poches communautaires, parfois élitistes comme les collections de NFT type Bored Ape Yacht Club, parfois moins comme un certain nombre de DAO qui ont vocation à mener à bien des projets collectifs, telles des associations loi 1901 d’un nouveau genre. 


Côté idéologie, ce Web3 est articulé autour de trois concepts : décentralisation, déplateformisation et expériences immersives qui se manifestent déjà dans un certain nombre de métavers en construction. Pour Frédéric Cavazza, c’est la nouvelle génération qui va faire le Web3 à son image. 

Si c’est déjà une réalité, le Web3 n’est pas encore mûr. Il ne concerne qu’une minorité d’utilisateurs qui testent de nouveaux usages. Selon Frédéric Cavazza, il faut « laisser le temps aux acteurs de se structurer et à la technologie de gagner en maturité » , avant une éventuelle démocratisation des usages. 

Une anthropologue en terra Web3

Cette démocratisation des usages, Fanny Parise s’y intéresse. Anthropologue, elle se penche notamment sur l'impact des croyances au sein de la consommation, et consacre son dernier ouvrage aux Enfants Gâtés, ces apôtres de la consommation responsable qui perpétuent en réalité un système hyper-consumériste. Son point de vue anthropologique sur les évolutions récentes du Web permet de les resituer dans un cadre plus large. 

Pour elle, le socle idéologique du Web3 est contradictoire, puisqu’il s’appuie autant sur la contre-culture des années 1970 que sur le capitalisme néo-libéral débridé de ces dernières années. À cet égard, le métavers est intéressant à observer, tant il peut s’analyser comme une forme de nouvelle transhumance, virtuelle cette fois, de communautés d’appartenance, qui vont se retrouver pour échanger et partager leurs expériences. 

Comme pour toute technologie, le Web3 bénéficie également de ce que Fanny Parise appelle des « actions visionnaires »  : des individus au fort pouvoir médiatique et économique fixent le cap à suivre, en hybridant les imaginaires de la science-fiction et ceux du capitalisme. Pour elle, la conquête spatiale et les mondes virtuels relèvent de ce mécanisme, qui constitue​​ une manière de fuir la réalité et de positionner chaque individu comme micro-spéculateur de son quotidien. 

Alors, est-on toutes et tous prêts à plonger dans le Web3 ? Pas encore, selon l’anthropologue, qui insiste en conclusion sur le long processus de diffusion des inventions et innovations technologiques. Et qui ne manque pas de souligner la contradiction à pousser à l’adoption d’innovations qui ne sont pour l’instant pas écologiquement viables. Une manière de dire que l’on en fait trop avec le Web3 ? Oui, car si certains usages commencent à poindre, notamment avec les NFT dans le domaine de l’art, la blockchain et le métavers nous sont vendus comme un nouvel éden qui apparaît à l’analyse comme la continuation virtuelle d’un système économique bien réel. 

Une analyse qui complète celle de Frédéric Cavazza, et qui, à l’heure où le fondateur de Twitter évoque déjà le Web5, méritait d’être posée !  

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