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Couverture du livre J’ai vendu mon âme en Bitcoins, le journaliste Jake Aldestein
© J’ai vendu mon âme en Bitcoins

Drogue, Russie et rock'n'roll : l'histoire folle du premier cyber-braquage

Le 4 mars 2019

Dans son nouvel ouvrage, J’ai vendu mon âme en Bitcoins, le journaliste Jake Aldestein raconte les dessous de la naissance du Bitcoin et comment cette crypto-monnaie a donné naissance au tout premier cyber-braquage.

En 2014, M.T. GOX, l’une des principales plateformes d’échange de Bitcoins connaît un effondrement brutal à cause d’un piratage informatique. Mark Kerpalès, un Français qui est à la tête de cette entreprise, est arrêté par la police japonaise et est accusé d’avoir détourné près d’un demi milliard de dollars. Ce casse virtuel, le premier de son espèce, va marquer la communauté des crypto-monnaies à jamais. C’est sur cette histoire qu’a enquêté Jake Adelstein, un journaliste américain résidant depuis 30 ans au Japon. Ce spécialiste de la justice japonaise et des yakuzas s’est penché sur la création des Bitcoins et la montée en parallèle du premier « Amazon de la drogue », Silk Road. Pour lui, après des années Far West, la promesse de révolution que contenait la monnaie virtuelle est bien morte.

Vous avez été témoin de la première ruée vers le Bitcoin ainsi que du premier braquage virtuel. Quelle est votre opinion sur cette crypto-monnaie ?

Jake Adelstein : De manière globale, je suis plutôt du genre sceptique. Quand j’ai commencé à écrire sur ce braquage de M.T GOX, en tant que journaliste, je n’avais pas beaucoup de temps pour comprendre de quoi je parlais. Au fur et à mesure de mon enquête, j’ai découvert l’idée qui était derrière le Bitcoin. Le fait que cette monnaie ne puisse pas être copiée, et qu’elle soit infalsifiable et rare permet de la comparer à de l’or numérique. J’aime l’idée de pouvoir échanger mon argent en Bitcoin et éviter de payer des frais de transfert ou des commissions bancaires. J’ai lu aussi le livre blanc de Satoshi Nakamoto, le créateur du Bitcoin. Je comprends l’intérêt d’avoir une monnaie qui échappe au contrôle d’une agence centrale tout en proposant un système de transaction fiable et quasiment inviolable. Cependant, je pense que même à 3 000 dollars, sa valeur est largement surestimée, car elle ne repose sur rien, finalement. Les Bitcoins n’ont pas de valeur intrinsèque et leur prix est indexé sur la croyance des gens. Voilà pourquoi son prix fluctue beaucoup.

Dans votre livre, vous évoquez la naissance du marché de la drogue Silk Road en parallèle de la naissance de M.T. GOX. Est-ce que la monnaie virtuelle a révolutionné les activités criminelles ?

J.A. Je dirais plutôt que c’est grâce aux activités criminelles que le Bitcoin a connu son succès. Il faut rappeler qu’avant l’arrivée de M.T. GOX, c’était très compliqué d’échanger de l’argent contre des Bitcoins. Si Satoshi Nakamoto est comparé au dieu de la monnaie virtuelle, alors Mark Kerpalès devrait être considéré comme l’apôtre Paul, pour la diffusion du Bitcoin. Peu de temps après l’ouverture du site au Bitcoin, Silk road est apparu et en 2011 un article de Gawker l’a fait découvrir au grand public. Dès cet instant, le prix du Bitcoin a bondi.

Vous êtes persuadé que Mark Kerpalès est innocent. Pourtant la justice nipponne n’est pas de cet avis.

J.A. L’ironie veut que toute cette investigation ait commencé au moment où Mark est allé voir la police pour leur demander de l’aide parce qu’il s’était rendu compte que son entreprise avait été piratée. Mais comme il avait déjà été condamné pour d’autres affaires, la justice a fait de lui un coupable alors qu’il est innocent dans cette affaire. Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte. Mark s’est installé au Japon parce que l’administration du pays est plutôt fainéante et laisse faire tout ce qu’elle ne comprend pas vraiment. C’est comme ça que le pays est devenu la capitale des crypto-monnaies, les autorités ayant dit « on n’y comprend rien, allez-y ». Le seul souci, c’est que Mark Kerpalès a joué de malchance en découvrant le piratage de M.T. GOX, juste au moment où le pays a décidé de réguler le marché. Du coup ils ont décidé d’en faire un bouc émissaire.

Pensez-vous que Mark Kerpalès sera innocenté par la justice japonaise ?

J.A. Non, je ne pense pas. Il en a encore pour six ans de poursuite judiciaire devant lui. Il sera déclaré innocent pour certaines charges et pourra bénéficier de prison avec sursis. Mais s’il est déclaré innocent, le procureur fera appel, s’il est déclaré coupable, c’est lui qui fera appel.

Dans votre livre vous évoquez le vrai coupable de cette affaire, un Russe qui s’appelle Alexander Vinnik.

J.A. Les États-Unis l’ont désigné comme responsable probable du hack, mais le Japon refuse de poursuivre l’affaire sous prétexte que les procureurs américains ne sont pas fiables. Il a pourtant été reconnu responsable du braquage d’une autre entreprise qui s’appelle Bitcoinica, en 2014. Ce qui est intéressant, c’est que les Russes, et notamment les médias de droite, prennent sa défense. Ils sont scandalisés qu’il soit en prison et protestent contre son extradition en France pour son procès. Ma théorie est qu’il blanchissait de l’argent pour des proches de Vladimir Poutine, voilà pourquoi les Russes s’y intéressent beaucoup. Mais c’est ma théorie personnelle et comme je ne veux pas de polonium dans mon café je préfère ne pas trop en parler…

Pour en revenir à Silk Road, comment expliquez-vous le succès du site ?

J.A. Les gens ont tout simplement trouvé une véritable utilité au Bitcoin qui consistait à acheter des drogues récréatives. Ce qui est intéressant c’est que le créateur de Silk Road, Ross Ulbritch, était un ancien boyscout. Il pensait que tout le monde pouvait utiliser des drogues, mais il ne voulait pas vendre de produits dangereux sur son site. Les agents du FBI qui ont travaillé sur cette histoire m’ont confié que la communauté qui était sur ce site à ses débuts était tellement passionnée que les produits que vous trouviez étaient purs à 97 %. Au final, les produits vendus sur Silk Road n’étaient pas coupés et bien moins dangereux que ce qu’on pouvait trouver dans la rue.

Le monde des crypto-monnaies est-il toujours un Far West ?

J.A. C’est une question de temps avant que l’on sonne la fin de la récré. En dehors de certains pays comme la Russie où l’illégalité rapporte encore de l’argent, je pense qu’il va y avoir une régulation qui va se faire par les banques. Au final, elles vont intégrer les crypto-monnaies et la seule différence visible sera des commissions plus basses. Le Bitcoin restera sans doute la monnaie virtuelle la plus forte pour la simple raison qu’elle est la première et la plus iconique.

Mais il faut se rendre à l’évidence que les promesses qui sont derrière les cryptos ont été corrompues depuis longtemps. Il ne s’agit plus de créer un monde différent, mais de faire un investissement et de l’argent facile. Il reste quelques idéalistes qui pensent que le Bitcoin va libérer les gens, mais il faut bien se rendre compte qu’il existe aussi une sorte de ferveur religieuse autour de ces questions. Ils pensent que ça va changer le monde, mais à la fin des fins, c’est juste un moyen alternatif de paiement, et ce n’est pas si révolutionnaire que ça.

De plus, je me pose beaucoup de questions sur l’avenir du Bitcoin. Non seulement je suis horrifié par ses besoins en énergie pour fonctionner, mais que va-t-il se passer le jour où le dernier Bitcoin sera miné ? A priori, plus personne ne sera récompensé pour faire tourner les machines qui permettent d’assurer l’intégrité du système. À ce moment-là, tout peut s’effondrer.

J’ai vendu mon âme en Bitcoins aux Éditions Marchialy est disponible en librairie à partir du 7 mars.

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Commentaires
  • "Cependant, je pense que même à 3 000 dollars, sa valeur est largement surestimée, car elle ne repose sur rien, finalement." c'est ça quand on comprend pas l'intérêt ( pourtant il a lu le white paper)

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