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Peinture acrylique formant des cercles concentriques
© Adrien Converse via Unsplash

Et si Facebook appartenait à tout le monde ? C'est le pari de l'holochain

Le 14 juin 2019

Oubliez la blockchain, passez à l'holochain. Cette technologie permet de développer des applications décentralisées. Jean-François Noubel, chercheur en intelligence collective, participe à son développement. Il nous explique.  

Jean-François Noubel est un drôle de personnage. Il est chercheur en intelligence collective et mène une vie expérimentale. Il y a 8 ans, il a par exemple décidé de ne vivre que du don. Il travaille aujourd’hui sur une technologie prometteuse : l’holochain, une alternative à la blockchain moins gourmande en énergie. Nous l’avons rencontré lors du festival Futur.e.s le 13 juin 2019 à Paris.

Vous êtes chercheur en intelligence collective. En quoi consiste cette discipline ?

Jean-François Noubel : Ma discipline de recherche consiste à comprendre comment le vivant fonctionne. Cela signifie observer le fonctionnement de milliards de cellules, d’un État, d’une multinationale… L’idée est d’identifier comment différentes particules ou individus commencent à faire corps. Par ailleurs, je mène une vie expérimentale, qui m’amène à des choix très décalés de ceux de mes contemporains. Depuis 8 ans, je vis par exemple dans l’économie du don. Tout ce que je peux offrir, je l’offre. Et ce que j’obtiens, les gens décident de me le donner par gratitude ou par gentillesse, pas suite à une négociation commerciale. Je ne travaille pas au sens classique du terme. Je rends des services à des personnes et des entreprises. Ils n’ont pas de dette envers moi, mais s’ils se sentent reconnaissants, ils peuvent me donner de l'argent.

Vous travaillez sur l’holochain. Comment définir cette technologie, quel rapport avec la blockchain ?

J-F. N. : L’holochain cherche à résoudre les mêmes problèmes que la blockchain : ceux induits par les organisations centralisées. Le fait que toutes les données soient centralisées dans les serveurs de quelques entreprises, comme Facebook, Google, Uber, Amazon posent différents problèmes. Premièrement, leurs systèmes sont peu résilients, ils peuvent être facilement attaqués. Deuxièmement, si les quelques personnes à la tête de ces plateformes font des erreurs, cela a des conséquences pour tout le monde… Les algorithmes choisis par Facebook n’ont pas une dimension très humaniste, ils servent à générer plus de publicités et donc plus de ventes. Et pourtant ils ont un fort impact sur l’ensemble de la société. Le même type de problématique se pose pour les organisations politiques centralisées. La démocratie représentative que l’on a aujourd’hui est limitée. On élit des représentants qui peuvent se tromper et qui n’ont pas la capacité d’embrasser l’ensemble de la complexité humaine. Même chose pour un comité exécutif d’entreprise.

Face à cela, la blockchain et l’holochain ont le même but : mettre en place des infrastructures qui permettent de créer des organisations dont le pouvoir est distribué.

Quelles différences alors ?

J-F. N. : La blockchain se concentre souvent sur un sujet assez étroit : les transactions financières. Le spectre de l’holochain est plus large : organiser un vote, une plateforme d’autopartage, un tournoi de jeu… (la blockchain peut aussi être utilisée pour d’autres types d’échanges qu’une transaction financière, Ndlr). L’autre différence est la manière dont les décisions sont prises entre les acteurs. La blockchain s’appuie sur le principe de consensus. L’ensemble du registre des transactions est partagé à tous les acteurs. Et la validation d’une transaction nécessite une opération appelée minage : des super-ordinateurs mis en compétition pour résoudre des équations. Cela crée une consommation d’informations massives et exponentielles, car dès que vous ajoutez un agent au système, vous multipliez la consommation énergétique.

L’holochain choisit une approche technologique différente, même si elle utilise des briques technologiques similaires. Dans l’holochain il n’y a pas de consensus global, ni de minage. Il n’est pas nécessaire de partager toutes les données à tout le monde pour se mettre d’accord. Les cellules dans votre corps n’ont pas besoin de partager l’historique de toutes vos cellules depuis votre naissance pour se coordonner. Chacune des cellules interagit avec certaines cellules voisines mais pas avec l’ensemble du corps. Et pourtant cela fonctionne. La nature a trouvé un chemin économe en énergie, que l’holochain tente de reproduire.

Concrètement, combien d’acteurs ont besoin de se mettre d’accord pour que l’holochain fonctionne ?

J-F. N. : Cela dépend de l’enjeu. Si vous décidez de jouer une partie d’échecs avec votre ami, vous n’avez pas besoin d’avoir 500 personnes qui valident votre partie. Vous pouvez simplement trouver un accord avec votre ami. Si vous organisez un concours d’échecs, vous aurez certainement besoin de demander l’approbation de 40 participants par exemple, mais pas forcément de l’ensemble des joueurs. Si on élabore un système de vote pour des élections, pour chaque vote on peut estimer qu’il faut au moins 1 000 validations.

Qu’est-ce que l’holochain permet concrètement ?

J-F. N. : Elle donne la possibilité de développer des applications distribuées et cela va révolutionner la société humaine. On peut utiliser l’holochain pour mettre en place des infrastructures décentralisées de gestion des transports, des déchets, des échanges énergétiques, des réseaux sociaux… Cela signifie que les gens pourront décider par eux-mêmes. L’holochain permet de réaliser l’idée originelle du web défendue par Tim-Berners Lee : un web ouvert et décentralisé. Si Facebook appartenait à tout le monde, les algorithmes seraient sans doute très différents de ceux mis en place aujourd’hui. Si on décide de créer des services de mobilité pour lesquels les citoyens ont un pouvoir de décision, on obtiendra certainement des systèmes très différents de ceux proposés par les constructeurs automobiles qui n’ont pas les mêmes intérêts.

La technologie est-elle fonctionnelle ?

J-F. N. : Elle est pour le moment en phase alpha. Holo, une entreprise qui utilise le protocole Holochain, a mené une campagne Indiegogo il y a un an et demi. Son idée est de développer une plateforme d’hébergement d’applications distribuées. Une sorte d’App Store qui accueillera des applications de rencontre, des messageries, des jeux... dont le modèle est distribué.

Cela signifie qu’en tant qu’utilisatrice je pourrai modifier une application à ma guise ?

J-F. N. : Si vous rejoignez une application distribuée d’autopartage par exemple, vous aurez accès au code-source. Si vous voulez le modifier parce que vous avez une autre vision de l’autopartage, vous pourrez en faire une copie légèrement différente et fédérer une nouvelle communauté autour de votre application. Si vous voulez faire évoluer l’application d’origine, dans ce cas vous demandez l’accord aux autres utilisateurs. Vous pouvez aussi ajouter des fonctionnalités à cette application, que d’autres pourront aussi utiliser. Les applications seront donc très modulaires, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.  

Des applications existent-elles déjà ?

J-F. N. : Il faut déjà finaliser le développement d’Holo. Mais dans les prochains mois, des acteurs devraient annoncer le lancement d’applications distribuées.

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