une flotte pirate attaque un fort

Avec l’IA, nous sommes entrés dans « l’âge d’or » de la piraterie

Des versions open source et rétro-ingénierées de jeux vidéo sous licence et de grosses suites logicielles comme Office ou Adobe sont en train d’être publiées sur les réseaux.

« PLAY ALL THIS GAME ON YOUR BROWSER » (jouez à tous ces jeux dans votre navigateur). Sur le post de Forhanvv publié sur X le 8 octobre dernier, les internautes trouvent, médusés, une longue liste de jeux très connus du grand public et accessibles en un seul clic sans avoir à les acheter.

Cette prouesse technique, que l’on peut facilement qualifier de piraterie, est loin d’être la seule. Durant toute la première moitié du mois d’octobre, d’autres projets du même genre ont été publiés sur GitHub et annoncés sur X. Le 3 octobre, Brandon Thomas, un développeur avec plus de 15 années d’expérience derrière lui, publie ArtCraft, une suite d’applications open source et gratuites conçues pour remplacer sept des produits phares d’Adobe, de Photoshop à Premiere Pro en passant par After Effects ou InDesign. Deux semaines plus tard, le même développeur réitère en publiant WordCraft, une copie open source de la suite Microsoft Office (même si nous pouvons préciser qu’une telle suite existe déjà depuis bien longtemps).

La rétro-ingénierie est devenue sexy

Cette flopée de logiciels et de jeux piratés est le fruit de plusieurs évolutions informatiques passées inaperçues chez les non-initiés. La première est arrivée en mars 2025 : un développeur du nom de Duncan Ogilvie, alias mrexodia, publie un petit outil baptisé ida-pro-mcp, qui permet à une IA de piloter un logiciel de décompilation. Ces derniers sont des outils complexes qui ont la capacité de traduire les fichiers « compilés » que l’on installe sur les ordinateurs pour faire ressortir les milliers de lignes de code source qui composent la recette des logiciels. Alors que seule une poignée de spécialistes étaient capables de décompiler du code, au prix d’un travail fastidieux de plusieurs mois, ida-pro-mcp permet d’accélérer grandement le processus. S’ajoute à cela une nette amélioration des modèles à ce type d’exercice. GPT-6 Astra résout ainsi 88 % des défis de rétro-ingénierie dès sa première tentative, contre un peu plus de la moitié pour la génération précédente, sortie seulement quelques mois plus tôt. Autrement dit, l’IA est bien plus douée pour soulever le capot de n’importe quel logiciel ou jeu vidéo et analyser puis copier le code qu’il y a en dessous. De quoi annoncer un futur incertain.

Sept mois plus tard, la pratique qui consiste à utiliser Claude Code pour analyser la structure d’un logiciel et en ressortir une copie fonctionnelle est devenue une petite performance à la mode, au point que, le 5 octobre, le légendaire développeur Eric S. Raymond, cofondateur de l’Open Source Initiative, publie un thread viral intitulé « The end of software secrecy is almost upon us » et dans lequel il annonce la fin programmée du secret logiciel, à l’exception du SaaS (le code qui ne quitte jamais les serveurs) et des brevets.

« Vive les pirates ! »

Que se passe-t-il après ce que certains évoquent comme le début de l’âge d’or de la piraterie assistée par IA ?

Pour commencer, beaucoup d’internautes y voient une forme de revanche sur l’industrie de la tech et du jeu vidéo sur la manière dont elle envisage la propriété des logiciels achetés. En 2024 déjà, un cadre d’Ubisoft expliquait que les joueurs devaient « se sentir à l’aise à l’idée de ne plus posséder leurs jeux » pour que les modèles par abonnement puissent décoller. La même année, une initiative intitulée Stop Killing Games, portée par le vidéaste Ross Scott, a rassemblé plus d’un million de signatures autour d’une pétition citoyenne européenne pour obliger les éditeurs à ne plus « débrancher » purement et simplement des jeux achetés à prix plein lorsqu’ils ferment leurs serveurs. Plus récemment, c’est Sony qui a déclenché l’ire des joueurs en annonçant la fin des supports physiques de ses jeux PlayStation d’ici 2028, remettant là aussi en cause l’idée d’être vraiment propriétaire du titre que l’on achète.

Du côté du logiciel professionnel, on retrouve aussi la même colère. Adobe a dû payer 150 millions de dollars en mars 2026 pour avoir dissimulé des frais de résiliation anticipée équivalents à la moitié des mensualités restantes sur certains abonnements annuels. C’est cette affaire, proche du concept d’enshittification théorisé par Cory Doctorow, qui a motivé Brandon Thomas à lancer ArtCraft.

Les corsaires du droit entre dans l'arène

La riposte de la part de l’industrie vis-à-vis de ces actes de piraterie performatifs se met elle aussi très rapidement en place. Activision a envoyé un DMCA (une plainte relative au droit d’auteur) contre les portages navigateur de Call of Duty (dont Black Ops 2) réalisés par le développeur Luckey Faraday et montrés dans le tweet évoqué au début de l’article. Bethesda, de son côté, a adressé un cease-and-desist à l’auteur de Fallout: New York, un jeu navigateur entièrement « vibe-codé » en cinq jours avec Claude Opus 5.5, retiré de la circulation presque aussitôt que son créateur avait fini de s’en vanter en ligne.

Mais au-delà de ces coups de semonce ponctuels, c’est tout un édifice juridique qui se retrouve interrogé. Le cabinet américain HDD Law Firm, qui a consacré deux longues analyses à la question début octobre, expliquait comment plusieurs verrous juridiques qui sont censés protéger les logiciels sont fragilisés par l’IA. On peut notamment citer le droit d’auteur, qui peut être contourné quand on utilise de la rétro-ingénierie à des fins légitimes dans le cadre du fair use, mais aussi le secret des affaires, qui doit, par définition, rester difficile d’accès par des moyens légitimes. Si une IA peut reconstruire un algorithme en quelques jours, un tribunal pourrait un jour juger qu’il n’a, de fait, jamais été un vrai secret. Enfin, l’un des derniers verrous fragilisés qui risque d’avoir le plus d’impact concerne l’architecture même du code. Si ce dernier ne quitte jamais les serveurs de son éditeur, il ne peut pas être décompilé, ce qui fait dire à plusieurs observateurs que cette bascule va inciter beaucoup plus d’entreprises à garder leur logiciel dans le cloud et le SaaS et donc accélérer la perte de contrôle laissé à l’utilisateur et cette fameuse enshittification qui était dénoncée au départ.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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