
Parfois houleux, souvent créatifs et toujours nécessaires, les échanges permanents entre droit et technologie sont en train de transformer les deux secteurs. Jérôme Frizzera-Mogli, directeur de l'innovation au sein de l'EDHEC Augmented Law Institute, et Arnaud Billion, professeur associé à l'EDHEC et chercheur au sein de l'EDHEC Augmented Law Institute, observent de près ces nouvelles hybridations.
D'un côté, le droit délimite le champ des possibles de l'innovation technologique, il tente d'en écrire les règles et de poser ses frontières. De l'autre, les progrès technologiques repositionnent la fonction juridique au sein du modèle opérationnel des entreprises. Au cœur de ce double mouvement, l'EDHEC Augmented Law Institute se place comme un facilitateur, capable de faire le lien entre la recherche, les entreprises et les acteurs technologiques.
Le droit, un vocabulaire commun pour « outiller » l'innovation
Les processus d'innovation technologique s'accompagnent souvent d'une difficulté à nommer et décrire ce qui est nouveau. L'IA en particulier bouleverse notre compréhension de ce qu'est un outil, selon Arnaud Billion, en s'affranchissant de la « mono-causalité linéaire ». Le chercheur évoque une rupture de nature entre les outils traditionnels et les agents IA, qui non seulement sollicitent leurs usagers, mais collectent des informations et se synchronisent avec d'autres outils pour orienter le geste de l'utilisateur. « Il y a de la rétroaction, des boîtes noires, un caractère intégratif du logiciel, du réseau », détaille-t-il.
Dans ce contexte, le droit peut jouer un rôle central d' « outillage » pour mieux spécifier la technologie et garantir une certaine maîtrise sur son fonctionnement. « Il peut agir comme un discriminant de l'innovation souhaitable. Il doit permettre de sélectionner quelle transformation peut bénéficier à la fois à l'entreprise, à ses salariés, à ses partenaires, mais aussi à la société en général. Il va permettre le dialogue entre l'informaticien, le juriste et les directions métiers pour reconnaître ce que les technologies ont d'intéressant tout en identifiant leurs limites », note Arnaud Billion. Pour illustrer cette fonction d'outillage, le chercheur s'appuie sur l'exemple du Dark Pattern Assessment, un dispositif développé au sein de l'EDHEC Augmented Law Institute, et qui a pour fonction d'identifier les techniques de manipulation encodées dans certains outils informatiques. Il permet d'identifier des mécanismes comme le fameux turn-taking – très commun au sein des LLM –, qui consiste à toujours proposer une nouvelle interaction après une réponse.
L'innovation technologique bouleverse le modèle opérationnel du droit
Dans un mouvement inverse, les technologies liées à l'IA, à la plateformisation ou au traitement des données redéfinissent la manière dont le droit se positionne au sein des entreprises, mais également la manière dont il participe à créer de la valeur. Jérôme Frizzera-Mogli décrit une capacité d'adaptation de la fonction juridique mise à l'épreuve par des bouleversements rapides. « La digitalisation des tâches à faible valeur ajoutée, les arbitrages technologiques, ou la capacité à intégrer des transformations d'usage très rapides comme la généralisation de la signature électronique sont des leviers de création de valeur incontournables. » Un certain nombre d'outils, comme les IA génératives spécialisées, mais également le CLM (Contract Lifecycle Management) modifient les manières de travailler et transforment les modèles de compétences. « On constate un besoin de développer des compétences en cascade. La capacité à utiliser l'IA est centrale, mais elle s'accompagne par exemple d'un travail sur l'oralité, lié à un besoin croissant d'explication », précise Jérôme Frizzera-Mogli. Plus fondamentalement encore, c'est tout l'équilibre de l'économie du droit qui est remis en cause. « Les gains de temps importants permis par les IA génératives questionnent justement la place du temps comme unité d'œuvre et de transactions », poursuit le chercheur. Critère déterminant jusqu'ici, le temps passé ne permet plus d'estimer la qualité d'une prestation, invitant les directions juridiques et les avocats à réimaginer leurs modèles de création de valeur.
L'EDHEC Augmented Law Institute aux avant-postes
La mise à profit des technologies émergentes redéfinit les équilibres de l'écosystème juridique et permet de libérer des relais de croissance. Positionné à l'intersection de l'ensemble des acteurs du droit, l'EDHEC Augmented Law Institute joue ici un rôle de facilitateur. « Nous privilégions une approche relativement classique de l'innovation agile : nous sommes à la fois en mesure de saisir les irritants, et de les traiter », explique Jérôme Frizzera-Mogli. Pour mener à bien cette mission, l'institut peut s'appuyer sur une multitude d'outils, généralement développés au sein d'un startup studio : Augmented Law Ventures. Ce dernier repose sur la capacité unique de l'EDHEC à mobiliser des équipes de recherche, à développer les outils technologiques et à penser leur monétisation en lien direct avec le marché. « Nous sommes une équipe pluridisciplinaire, en pointe à la fois sur la recherche juridique et sur la capacité à utiliser ou évaluer l'IA », détaille Jérôme Frizzera-Mogli. Aujourd'hui, le studio fonctionne sur un triple modèle : le smart equity avec des prises de participation ciblées, le développement de prototypes à partir de zéro et la prestation de services pour des partenaires.
Certains outils développés au sein du studio, comme l'index de performance juridique et les radars de transformation Legal Performers, ont déjà trouvé leur modèle. « Les entreprises peuvent s'évaluer grâce à un diagramme de maturité, assez comparable au Magic Quadrant de Gartner, qui permet d'éclairer les angles morts des entreprises sur les sujets tech », rapporte Arnaud Billion. Une autre solution, intitulée Benchmark AI, donne la possibilité aux entreprises, et en particulier aux directions juridiques, de mieux s'y retrouver parmi l'offre foisonnante des IA juridiques. L'outil propose une évaluation de la performance ou du niveau de confiance associé aux différents acteurs du marché.
Dans un secteur très dynamique, traversé par des lames de fond majeures, des signaux faibles inexplorés et des discours plus ou moins catastrophistes, les directions juridiques ont plus que jamais besoin de partenaires fiables. C'est précisément la posture revendiquée par l'EDHEC Augmented Law Institute. « Nous adoptons une perspective technoréaliste et nous cherchons à regarder l'ordinateur pour ce qu'il est. Nous développons un rasoir méthodologique qui consiste à écarter les histoires un peu trop belles ou les options qui supposeraient des ressources illimitées pour privilégier les actions souhaitables et abordables », conclut Arnaud Billion.




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