
Le concept théorisé par le journaliste Cory Doctorow, selon lequel les plateformes web deviennent nazes avec le temps, est remis en cause par le puissant fonds d'investissement de la Silicon Valley a16z.
« There is no such thing as enshittification. It is merely platform narcissism. » (l'emmerdification n'est pas une chose réelle, c'est simplement du narcissisme de plateforme). À la lecture de cette accroche, publiée en tête de la newsletter du fonds d'investissement a16z du 9 septembre dernier, certains journalistes spécialisés dans le monde de la tech, dont votre serviteur, n'ont pu s'empêcher de retenir un petit haussement de sourcil. Pour la première fois depuis qu'elle a été théorisée, la thèse de l'enshittification des plateformes a été frontalement remise en cause, et ce par le financier le plus emblématique de la Silicon Valley.
Les millénials sont trop vieux pour ces conneries ?
Pour rappel, l'enshittification est un concept publié sur le blog du journaliste Cory Doctorow en 2022 et qui a gagné en popularité dans les milieux intellectuels de la tech via une série d'articles dans Locus, Wired ou le Financial Times. Consacré mot de l'année 2023 par l'American Dialect Society, il désigne la dégradation de qualité que subissent invariablement les plateformes web qui opèrent sur un marché comprenant à la fois des utilisateurs et des annonceurs (c'est-à-dire la plupart des réseaux sociaux). Le processus se fait en quatre étapes : fourniture d'un service qui sert les intérêts des utilisateurs, à perte, utilisation des données des utilisateurs pour servir l'intérêt d'entreprises clientes, là aussi à perte, maintien des utilisateurs captifs et exploitation de leur travail pour distribuer de l'argent aux actionnaires et enfin disparition de la plateforme quand une alternative émerge et permet aux utilisateurs d'aller ailleurs.
D'après Ruby Thelot, professeur de design, d'intelligence artificielle et de théorie des médias à l'université de New York, et signataire de l'article d'a16z, ce concept, qui est pourtant largement observé et accepté par une grande partie du monde, serait un mythe. L'un de ses arguments est ce qu'il nomme « le narcissisme de plateforme ». Concrètement, Cory Doctorow et les gens de sa génération (les millennials occidentaux) seraient devenus trop âgés pour véritablement profiter et tirer de la valeur de plateformes sociales comme Facebook. Au lieu de ça, l'enshittification donnerait une bonne excuse aux utilisateurs aigris de rester sur ces plateformes au lieu de se déconnecter. Comme il le dit : « Franchement, pourquoi une personne de cinquante-cinq ans regarderait-elle Reels ? Occupez-vous de vos enfants ! » L'autre argument qui paraît imparable, c'est le fait que ces plateformes comptent toujours plus d'utilisateurs, que ces derniers seraient très satisfaits si on se base sur un score de satisfaction de 75/100 tiré de l'American Customer Satisfaction Index.
Maintenir la façade à tout prix
Pour répondre à ces arguments, le journaliste Emanuel Maiberg, de 404 Media, met tout d'abord en avant la sélection de données mise en avant par l'auteur. Il explique que le score de satisfaction de 75/100 tiré de l'American Customer Satisfaction Index ne mesure en réalité que des critères purement techniques : vitesse de chargement, fluidité de l'appli, pertinence des pubs. Le bien-être des utilisateurs et leur ressenti général sont quant à eux univoques [voir flag ci-dessous]. Une majorité d'Américains jugent que les réseaux sociaux ont un impact négatif sur la société, ne font pas confiance aux plateformes pour modérer correctement, et soutiennent même une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Quant à l'argument selon lequel l'enshittification est un problème de millennials nostalgiques, il ne tient pas vraiment devant les 17 milliards de dollars d'amende que Meta a accepté de payer pour avoir mis en danger des enfants sur ses plateformes.
La newsletter d'a16z est une forme de propagande au service des plateformes qu'elle a aidées à monter. Ce n'est donc pas vraiment une surprise de voir une tentative de contre-argumentation à un concept dévalorisant comme celui de l'enshittification. Mais pourquoi avoir attendu près de quatre ans pour contre-attaquer ? Tout d'abord, le livre de Cory Doctorow Enshittification: Why Everything Suddenly Got Worse and What to Do About It est en train d'être traduit en plusieurs langues après sa sortie en octobre 2025. Le concept ne circule plus seulement dans des petits cercles mais est devenu mainstream. S'ajoute à cela l'annonce par Meta d'une première baisse du nombre d'utilisateurs actifs quotidiens de son histoire. Cette diminution de 20 millions d'usagers, largement attribuée aux perturbations d'accès à Internet en Iran et à une restriction d'accès à WhatsApp en Russie, peut paraître minime, mais elle est peut-être le début d'une tendance.
Enfin, il faut prendre en compte les derniers investissements d'a16z et notamment la levée de fonds record de 15 milliards de dollars qui a eu lieu au début de l'année 2026. 1,7 milliard de dollars va directement alimenter les apps grand public (réseaux sociaux et plateformes de contenu) qui sont perçues comme une machine à croissance saine dans laquelle il faut injecter du capital, mais aussi comme un débouché pour la vague de contenu IA qui polarise toujours plus les usagers. Derrière cette contre-offensive rhétorique se cache le besoin de maintenir la crédibilité des grandes plateformes qui prennent pourtant de plein fouet la colère anti-tech qui monte.




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