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Une femme qui prend une photo dans son bain
© MEDITERRANEAN vie GettyImages

Génération Z : « La pudeur sur Internet, c’est très générationnel »

Le 3 sept. 2020

Sur Instagram, on le connaît comme L’Homme le plus flippé du monde. Grâce à ses dessins et son humour, le dessinateur de BD Théo Grosjean dédramatise l'anxiété et nous en apprend beaucoup sur la génération qui est la sienne : la génération Z.

Auto-proclamé « homme le plus flippé du monde », Théo Grosjean dessine ses angoisses sur Instagram depuis un an et demi. À travers son alter-ego en col roulé, il raconte avec humour et sensibilité la réalité des troubles anxieux. À tout juste 25 ans, et déjà trois BD publiées, il illustre une génération qui a bien l’intention de s’exprimer sur tous les sujets, même les plus tabous, et qui compte mettre sa créativité au service de ses idées. Rencontre avec une voix singulière qui nous en dit long sur toute une génération.

D’après les études, 15 à 20% de la population souffrira d’un trouble anxieux au cours de sa vie. Pourtant, le sujet reste encore tabou. Pourquoi avoir choisi d’écrire et dessiner sur le thème de l’anxiété ?

Théo Grosjean : C’est un vieux projet que j'avais depuis longtemps. J’ai toujours été anxieux mais après le bac, mon anxiété et mes angoisses se sont manifestées de la manière la plus spectaculaire et ont pris une forme handicapante. Même si pour de nombreux jeunes, l’anxiété est une banalité, c’est quelque chose qui me préoccupait. J’ai fait des études d'art durant lesquelles on est amené à beaucoup réfléchir à nos projets futurs. Naturellement, j'étais très focalisé sur mon anxiété. J’ai donc commencé à imaginer une BD sur ce qui me prenait la tête toute la journée.

Est-ce un besoin personnel d'extérioriser ou au contraire une démarche pédagogique voire militante ?

T. G. : J’ai surtout la volonté de parler de l'anxiété avec tout le monde, de la même façon que j'en parle avec mes proches. Le simple fait de savoir que quelqu'un ressent la même chose que soi, c'est hyper important quand on a des troubles anxieux. Ce sont des moments de dialogue avec un ami qui avait des symptômes similaires aux miens et avec ma copine qui est aussi très anxieuse qui m’ont conforté dans l’idée de réaliser L’homme le plus flippé du monde. J’étais curieux de voir l’effet que ça pouvait avoir sur les gens. Est-ce que ça pouvait les faire rire ? Est-ce que ça allait les rendre indifférent ? Ou est-ce que ça allait leur faire du bien ?

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Traiter l’anxiété avec humour, c’est un projet qui demande beaucoup de recul et de maturité. Est-ce que vous avez travaillé avec des professionnels de la santé mentale ?

T.G : Je ne suis pas du tout en contact avec des psychologues sur ce projet-là. J'en ai vu à titre personnel. Je n'en vois plus maintenant. Mon travail est uniquement un retour d'expérience, ce n'est pas de la BD documentaire. Mais je sais qu'il y a des psys qui utilisent mes BD pour créer un lien avec leurs patients. Ils l’utilisent non pas comme un objet purement didactique, mais plus comme un support qui peut permettre aux patients de s'exprimer et de mettre des mots sur leurs problèmes.

Vous dites que certaines situations que vous décrivez sont « une banalité pour plein de jeunes ». Est-ce que vous avez l'impression qu'il y a une meilleure perception de l'anxiété au sein de la génération Z (les 15-25 ans) ?

T.G : Oui, et je pense que c'est très lié à Internet et au fait que nous soyons une génération qui a réellement grandi avec. Moi, en tout cas, j'ai connu Internet toute ma vie. Naturellement, on a tout de suite appris à utiliser ces outils-là pour dédramatiser l'angoisse. Aujourd’hui, ça se passe plutôt sur les réseaux sociaux mais il y a encore quelques années, il y avait les forums. J’en ai fréquenté pas mal et on y dialoguait beaucoup sur des sujets liés à l’anxiété. Aujourd’hui, on utilise les mèmes. Ce qui m’intéresse avec la culture mème, c'est que ça touche des éléments extrêmement spécifiques avec le but de permettre au plus de gens possible de se reconnaître, pour que ça se transmette ensuite. Inconsciemment, j’ai utilisé cet aspect du mème dans ma BD. Quand je parle d’anxiété, j'essaie de cibler des petits éléments marquants dans lesquels les gens vont se reconnaître. Finalement, j’ai le sentiment que la génération Z parle beaucoup d’anxiété sur Internet mais pas tellement en live. C’est plus facile.

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Sur les réseaux sociaux, la génération Z est effectivement très vocale au sujet de l’anxiété. Les témoignages et les partages d’expérience ont une place prépondérante dans le discours. C’est d’ailleurs ce qu’on retrouve dans votre BD. Est-ce que vous n’avez pas peur de trop vous dévoiler personnellement ?

T.G : Je ne vois pas trop l'intérêt d’être pudique par rapport à des éléments de la vie quotidienne que tout le monde ressent. La pudeur sur Internet, c'est très générationnel. La génération Y est beaucoup plus frileuse avec les réseaux sociaux car ils ne sont pas nés avec. C’est la vraie différence avec la génération Z. Internet et les réseaux sociaux font partie intégrante de notre environnement. Ça n'a plus beaucoup de sens de faire la différence monde virtuel et monde physique de ce point de vue-là. Personnellement, je ne me dis jamais « il faut absolument que je me protège sur les réseaux sociaux ». Je pense que je devrais le faire. Mais disons que ce n’est pas du tout naturel chez moi.

En matière de santé mentale et de jeunes, on attaque souvent les réseaux sociaux et notamment Instagram. Et vous, vous choisissez d’y parler d’anxiété. Pourquoi ?

T.G : Des études ont montré qu’Instagram est l'un des réseaux les plus anxiogènes et c'est pour ça que je l’utilise. C'est une plateforme où on doit constamment paraître sous son meilleur jour. Je trouvais ça intéressant de prendre le contrepied et de proposer des contenus où j’apparaissais sous un moins bon jour. Je n’ai rien inventé, c’est déjà la mécanique des mèmes et d’autres illustrateurs travaillent sur le sujet. Mais j’aime bien l'idée d'utiliser ce réseau qui génère de l'anxiété pour le court-circuiter.

117 000 abonnés qui lisent vos strips, il y a de quoi faire une crise d’angoisse… D’autant plus sur un réseau social, qui n’est pas toujours réputé pour sa bienveillance. Comment est-ce que vous gérez ça ?

T.G : C’est vrai que ça pourrait générer un malaise chez moi. Quand j'ai publié mes premiers strips, j'avais une petite communauté de 300 personnes que je connaissais très bien. Et tout le monde savait que j’étais anxieux. Quand mon compte a commencé à trouver un public plus large, la question s’est posée. Mais Instagram est un réseau qui fonctionne par communauté. On n’y voit que des choses qu'on a envie de voir. Les gens qui voient mes publications sont soit des gens qui cherchent des contenus sur l’anxiété, soit des gens que l’algorithme a aiguillé sur mon compte. Cet algorithme me protège d'un public complètement aléatoire. Mais finalement, je trouve surtout dommage d’être limité par un algorithme et de ne pas pouvoir parler à un public plus large.

Couverture de la BD L'homme le plus flippé du monde

Découvrez la version papier de L'Homme le plus flippé du monde, de Théo Grosjean (Delcourt).

Alice Huot - Le 3 sept. 2020
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