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Une femme en train de se maquiller devant un miroir, portant un turban et des lunettes roses
© Photo de RF._.studio provenant de Pexels

Vintage : à la rencontre des princes et princesses de la mode

Elsa Ferreira
Le 15 janv. 2021

Joyeusement créative, stylée, plus unique encore que sur les défilés, mais tellement plus respectueuse de l’environnement, la mode de seconde main pose les bases d’une nouvelle é(sthé)thique. Moins fast, beaucoup plus chic, c’est désormais dans les vieux chiffons qu’on fait les meilleurs looks.

De vertigineux corsets en velours noir et feuille d’or signés Vivienne Westwood, des combinaisons en trompe-l’œil de Jean Paul Gaultier ou cette robe Versace décorée d’une Marylin de Warhol, et qui fut portée par une Linda Evangelista en majesté à l’orée des années 90… dans la boutique en ligne Pechuga Vintage, le vintage se décline en version haute couture. Suivi par plus de 58 000 abonnés, dont quelques célébrités, Erykah Badu, la prêtresse américaine de la soul et du style, ou Jean Biche, notre trésor national de l’art underground, Johnny Valencia ne répertorie ici que des pièces rares.

« Depuis l’université, je collectionne les vêtements, raconte le trentenaire depuis Los Angeles, où il réside. Ma première pièce était un costume Comme des Garçons. » À la fin des années 2010, Johnny Valencia vit à Paris. Etsy, plateforme française qui propose des produits de petits créateurs, commence à se développer, raconte-t-il. « Tu pouvais aussi y acheter des jupes Valentino pour 20 dollars, des pièces en fourrure pour 10 dollars. C’était encore très accessible. Depuis, le marché a complètement changé. » De retour aux États-Unis, avant de lancer sa boutique en ligne, il y a deux ans, Johnny a travaillé pour Vivienne Westwood. La créatrice britannique, punk et pionnière de l’engagement climatique dans la mode (elle tient depuis 2012 un blog militant, Climate Revolution), reste la designeuse favorite de cet obsédé de mode. « Elle a modernisé des vêtements historiquement oppressifs, les a rendus fun et sexy, accessibles. Elle crée des vêtements pour des gens qui aiment en faire une matière à penser. »

Ce n'est pas pour ceux qui veulent se cacher

Johnny se pique aussi de faire une mode pour intellos. « Je veux que mes clients soient intelligents. » Il habille toutes sortes de personnalités, des stars, des stylistes, beaucoup de collectionneurs passionnés, parfois même « des robots », lâche-t-il nonchalamment, en référence à Lil Miquela, la cyberinfluenceuse générée par ordinateur qui a récemment craqué chez lui pour une veste Versace, à motif Marylin, encore. « Pour porter du vintage, il faut une personnalité qui veuille sortir du lot. Ce n’est pas pour les gens qui veulent se cacher. Mes clients veulent être sexy, colorés, mais ils veulent aussi savoir ce qu’ils portent, l’histoire des pièces. Ils savent qu’ils seront les seuls à porter ces vêtements, il y a une vraie recherche d’individualité. »

Autre individualité parfois trop bruyante pour l’intemporelle « élégance à la française », Marie Laboucarié vit pourtant à Paris. Sur son magasin en ligne Nina Gabbana, elle ne parle qu’en anglais. « Mes clientes sont quasiment toutes anglaises ou américaines, fait-elle savoir. Mes pièces sont trop colorées pour le goût des Françaises. » Sur sa page, de très sexy modèles Dior par Galliano du début des années 2000 et dont Paris Hilton fut l’égérie non officielle, une robe tigre Roberto Cavalli comme vue sur la plantureuse Kim Kardashian et l’incandescente Cindy Crawford, ou encore un ensemble mini vert électrique de Dolce & Gabbana. Son designer favori demeure le provocateur John Galliano, « pour son génie, ses inspirations, la façon dont il sublime la femme ». Un style tape-à-l’œil qui revient en grâce. « Quand j’ai commencé, on disait que ça faisait mauvais genre, au mieux, que c’était du "mauvais goût cool". C’est en train de changer, mais tout doucement. La tendance du monogramme, par exemple, n’arrive que maintenant en France. Aux États-Unis, ça fait trois ans que c’est de retour. »

Ne pas suivre les tendances, mais inventer son style

Mais, à la base de l’esthétique du vintage, un principe : ne surtout pas suivre les effets de mode ! Pionnière de la seconde main, Bay Garnett affiche fièrement cette liberté. « J’adore les vêtements, le style, mais je n’ai jamais rien compris aux tendances. » En 2003, la flamboyante styliste britannique se fait repérer par la rédactrice en chef de Vogue qui lui propose d’intégrer l’équipe. « J’ai demandé si je pouvais faire une histoire sur les vêtements de seconde main. » Son article est devenu quasi-culte. Il y était question de Kate Moss dans un petit haut à manches trois quarts avec imprimé bananes. Phoebe Philo, alors à la tête de la maison de couture Chloé, intégra illico la référence à sa collection 2004.

Désormais conseillère en chef de l’association caritative Oxfam, Bay Garnett a créé des défilés de mode entièrement fripés dans les boutiques de l'ONG. « J’ai fait des silhouettes Céline, girly avec de longs cashmeres, le look disco des années 70, l’inspiration bal de promo des années 80… La seconde main n’a surtout pas besoin d’avoir l’air vintage ou rétro, elle doit juste avoir l’air cool. Il faut rendre ça fun ! Le but, c’est l’éclectisme, la variation des styles. »

Une allure inimitable

Dans le temple de la fripe Kiliwatch, rue Tiquetonne, à Paris, les nouvelles générations ont bien compris le mantra. « Les jeunes sont moins à la recherche de marques que de la pièce unique qui va se démarquer, raconte Pauline Bruley, en charge de la communication de l’enseigne. Ils font preuve d’audace : ils osent tout. Les styles, les coupes, les couleurs, les imprimés, tout peut se mélanger. » L’une des modes qui a le plus étonné jusqu’aux conseillers de vente pourtant bien aguerris – l’enseigne emploie des chasseurs de tendances qui quadrillent le monde à l’affût d’inspirations –, l’oversize. « Une fille qui doit mesurer 1 mètre 60 environ arrive en boutique et se rend au rayon où se trouvent les vestes de chasse Barbour pour homme. Elle l’essaye en taille XXL puis l’achète. Au début, c’était surprenant », raconte Jacques Grosz, responsable fripe cinquantenaire adepte du look total denim. La mode unisexe s’est imposée et les femmes vont désormais allègrement piocher chez les hommes, tandis que la tendance inverse s’installe aussi, plus timidement. Une liberté créative qui inspire la haute couture. « Les professionnels, les designers textiles, les stylistes, viennent s’imprégner des styles que l’on propose et de ceux de nos clients », assure la responsable de la communication. « Pendant la Fashion Week, nous sommes un haut lieu de passage. » Et de citer Paul Smith ou Hedi Slimane. 

Et puis sauver la planète, aussi...

La mode a-t-elle intérêt à tendre l’oreille à cette tendance-là pour rester ? « Nous pensons que le vintage est la nouvelle couture et que la fripe est le nouveau streetwear », pose Brynn Heminway, fondatrice et rédactrice en chef de Display Copy, le magazine lancé en octobre dernier, l’ultra nec plus ultra du chic, entièrement dédié à la mode pré-portée. La directrice artistique basée à New York travaille depuis vingt ans dans la mode, notamment auprès de marques comme Dior, Yves Saint Laurent ou Gap. « J’adore l’industrie de la mode, je l’aimerai toujours, raconte-t-elle, pressée, entre deux shootings. En même temps, mon âme était en crise. » C’est en regardant RiverBlue, un documentaire qui expose les effets de la pollution de son industrie, que Brynn a eu le cœur littéralement brisé. « À chaque fois qu’ils montraient une vitrine Gap, on voyait ma campagne de pub. J’ai pris conscience que je faisais partie du problème. » Dans des éditoriaux pointus, Display Copy explore « la beauté de ne pas être restreint par le « système » de la mode ». En photo dans le magazine, des pièces uniques, comme ce splendide kimono brodé du XVIIIe siècle avec un prix annoncé à 14 000 euros. « Le message n’est pas tant d’abandonner le consumérisme que de célébrer la longévité plutôt que la tendance, le style plutôt que la mode. » En lettres majuscules noires sur fond blanc s’affiche sur le site un message sans ambiguïté : « Jeff Bezos a assez d’argent. Achetez petit. Achetez vintage. »

La mode comme acte politique

Un message qui sied parfaitement à Melisa Minca, créatrice slovaque installée à Berlin. Avant de se lancer dans la mode, la jeune femme a étudié le développement durable et la politique, et a rédigé un mémoire sur l’impact environnemental de l’industrie de la mode. En parallèle, elle apprend en autodidacte à coudre en s’entraînant sur des chutes de tissu, de vieilles nappes et autres textiles destinés à être jetés. Elle adopte ainsi l’upcycling, cette pratique qui consiste à composer des pièces originales en recyclant des matières. Les créations de Melisa affirment un style décomplexé : pantalons ajourés pour montrer la naissance de la raie des fesses, chaps de cowboys urbains, culottes satinées à volants. « Je travaille à l’opposé d’un designer normal, explique la créatrice depuis sa cuisine, sourcils aiguisés, clope roulée au bec, et encore embrumée d’une soirée pas tout à fait légale organisée pour son anniversaire. Quand je vois une pièce, je vois son potentiel. Si quelque chose cloche, je cherche comment la sauver en créant aussi peu de déchet que possible. C’est très important pour moi : je garde toutes mes chutes, tout ce qui est habituellement considéré comme du surplus, et je les réutilise. » Ainsi, ses chaps sont nées d’un pantalon aux poches et à la fermeture abîmées.

Sur ses créations, Melisa Minca passe des messages écrits sur bandes réfléchissantes : « eat the rich », « suck my clit » ou « pay me ». « La mode devrait être politique. Je veux ouvrir les esprits, c’est pour ça qu’il faut être aventureux : plus on ose, plus le message est fort. Mon message est que tu n’es pas obligé de passer par la fast fashion ; porte ce que tu aimes et ce qui te représente ; ne soutiens pas les corporations mais plutôt les créateurs indépendants ; de cette manière, tu sais où va l’argent, que ces gens ne nuisent pas à la planète et ne soutiennent pas le néocolonialisme ou le capitalisme sauvage. Soyons des citoyens actifs. » Mais aussi, surtout, peut-être, « tu peux rendre ta vie fun avec ce que tu portes, tu peux te sentir empowered ». Avant de conclure, dans une utopie provocatrice : « Et la paix dans le monde, maintenant ». La mode de seconde main combinerait donc une esthétique à une éthique. Car, pour sauver le vieux monde qui en a vu passer tant d’autres, quoi de mieux que se présenter sapé comme un.e prince.sse du vintage paré.e de pièces rares et uniques ?

Elsa Ferreira - Le 15 janv. 2021
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