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L’universalisme est-il vraiment menacé par le « wokisme » ou doit-il se réformer ?

© Marin Tézenas du Montcel

À quoi ressemble un universalisme pour le 21ème siècle ? L'écrivain Julien Suaudeau et l’universitaire Mame-Fatou Niang ouvrent la conversation autour d'une idée bien française au cœur d’une bataille rangée.

Rénover l’universalisme ? La question peut paraître trop intello ou hors-sol à l’heure où des soubresauts guerriers agitent l’Europe. Et pourtant, l’universalisme, cette idée indissociable de l’esprit français et de la République est aujourd’hui au cœur d'une véritable bataille des idées. À gauche comme à droite, les esprits s’échauffent. Pour les uns, l’universalisme serait menacé par le nouvel antiracisme 2.0, ce mouvement lutte contre le racisme caricaturé comme une importation américaine et étiqueté « woke ». Pour les autres, cet idéal du 18ème ne serait pas à la hauteur des enjeux d’une époque où la question raciale refait irruption dans le débat public. Plutôt que de remettre le couvercle sur une marmite républicaine en pleine ébullition, l’écrivain-réalisateur Julien Suaudeau et l’universitaire Mame-Fatou Niang proposent d’ouvrir la conversation autour d’une version rénovée de l’universalisme. Un universalisme « à la mesure du monde » qui s’appliquerait véritablement à toutes et tous et prendrait en compte les pages arrachées de l’histoire française. Entretien avec Julien Suaudeau.

Quel est le problème avec l’universalisme classique ?

JULIEN SUAUDEAU : L’universalisme tel qu’il est défini sous les Lumières n’a jamais été mis en application. Il a été inscrit sous la forme de la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » au fronton de nos écoles et de nos mairies, mais il n’est pas une réalité dans la société d’aujourd’hui. Cette idée se forge au 18ème siècle, au moment où la France se jette à l’assaut du monde et globalise sa conquête coloniale. L’histoire du colonialisme français repose sur cette idée d’un « universel civilisateur » qui a servi de justification à la colonisation française et aux systèmes de domination coloniale qui en sont issus. On est conscients de notre roman national, mais beaucoup moins de notre histoire. Or les idéaux universalistes ont été complètement estropiés dans les territoires colonisés par la France : Guadeloupe, Martinique, Afrique de l’Ouest puis Afrique du Nord, Indochine et le Pacifique. Il faut accepter cette idée et y faire face car l’histoire coloniale de la France a des rémanences dans le monde contemporain. C’est pour cela que nous défendons un universalisme « à la mesure du monde », pour reprendre la formule d’Aimé Césaire. C’est-à-dire un universalisme pour toutes et tous. Cet universalisme post-colonial et antiraciste est à la fois un langage et une manière d’être au monde.

Quelles sont les conditions pour embrasser cette version rénovée de l’universalisme ?

J. S. : La première condition d’un universalisme rénové c’est la conscience de toutes les histoires qui forment l’Histoire de France, notamment les pages manquantes, les pages arrachées au roman national. Si on parle de Mai 68, qui parle de mai 67 ? En mai 1967, le préfet de la Guadeloupe envoie des policiers tirer sur les salariés du secteur du sucre qui réclament des conditions de travail meilleures et des salaires plus élevés. Quel élève ou quel étudiant en histoire de l’Hexagone a entendu parler de cet épisode de l’histoire contemporaine de la France?

La seconde condition, c’est la reconnaissance de l’idée qu’il y a certes une vérité historique, mais qu’il existe une infinité de points de vue. Il peut même y avoir des contre-récits, d’autres voix qui racontent cette histoire. La dernière condition enfin, c’est qu’il est vain de chercher à avoir le dernier mot. C’est la maladie (ou le symptôme) de notre époque. Des réseaux sociaux aux chaînes d’information, le clash dicte sa loi. Or cette réalité est dramatique. On ne peut pas réinventer l’universalisme pour le 21ème siècle et faire de la République un cadre pour tous les Français si l’objectif ultime est de faire taire l’autre. D’ailleurs, nous n’avons pas écrit ce livre pour avoir raison. Pas plus que nous n’avons l’intention d’exercer une quelconque forme de monopole sur la réinvention de l’idée d’universalisme. Nous entendons poser des questions et inviter à l’échange. L’universalisme c’est un projet, un work in progress permanent.

Que vous inspirent les vifs débats autour du « wokisme » dans lesquels l’universalisme est beaucoup mobilisé comme rempart face à une supposée américanisation des esprits ?

J. S. : Rappelons que « wokisme » est un mot qui ne veut absolument rien dire. Ce faux concept a émergé avec une intention politique et idéologique : flouter la réalité des structures de domination raciste en France aujourd’hui. Et aussi l’histoire de ces deux crimes contre l’humanité qu’ont été la traite des noirs et l’esclavage dans les colonies françaises. Le fait qu’il sature l’espace médiatique est tout à fait symptomatique d’une méprise et de la confiscation de l’idée universaliste par les esprits pseudo-universalistes. Cela démontre leur ignorance du mot « woke », qui lui existe dans la langue anglaise et traduit des réalités raciales dans la société américaine. L’historicité de ce mot qui vient du bluesman Lead Belly est totalement évaporée par le néologisme wokisme. Cet effacement de la réalité historique a une fonction : présenter le racisme et l’antiracisme comme des importations américaines.

De la même manière, lorsque l’on utilise le mot « black » au lieu de « noir » — alors même que la France est le pays de l’exception culturelle et que les Français sont fiers de leur langue —, on fait du racisme un problème hors-sol. On l’extrade, on l’exfiltre. La fonction idéologique du mot « wokisme » est de faire comme s’il n’y avait pas d’histoire spécifiquement française du racisme. Et comme si cette histoire n’avait pas de continuité jusqu’à nous. Quant à l’idée de l’universalisme classique, elle est mobilisée dans le débat public français à la manière d’une arme idéologique. Sa fonction est d’occulter l’histoire européenne du racisme et de nier sa continuité, son actualité dans le monde contemporain.

Avec ce livre, nous voulons proposer une relecture exigeante de cette idée, pour ne pas la laisser aux conservateurs mais aussi pour dépasser les anathèmes et les antagonismes stériles qui caractérisent le débat public.

À lire : Universalisme de Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang chez Anamosa, janvier 2022

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