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Minimaliste, design, anti-bullshit... Le tricot moderne a changé de mains

© rebecca_colere/icare.handmade/queskyspasse

En dix ans, le tricot est passé d'un loisir juste avant la mort à l'objet de désir d'une nouvelle génération, voire à une ligne de front contre notre société hypertechnologique – grâce à de nouvelles créatrices et des méthodes renouvelées.

S'il vous est récemment arrivé de jeter un sourire moqueur à quelqu'un qui tricote dans le métro, sachez-le : vous êtes du mauvais côté de la tapisserie. Le 13 juin dernier, comme chaque second samedi de juin depuis 2005, des milliers de tricoteurs sortent volontairement avec leurs aiguilles, pour la Journée mondiale du tricot en public, et le hobby qu'ils revendiquent ne ressemble plus à une pratique honteuse. Car une nouvelle génération de designers, suivie d'une communauté hyperactive, a fait de l'écheveau un nouvel objet de désir, un rituel domestique – voire un terrain d'affrontement avec la machine.

Le modèle danois

Cela peut sonner comme une recension d'un Concours Eurovision, mais c'est bien le Danemark qui domine la scène mondiale du tricot moderne : PetiteKnit, My Favourite Things Knitwear, Anne Ventzel, Knitting for Olive, autant de marques danoises dont l'esthétique minimaliste et nordique a redéfini les codes du craft. PetiteKnit en est la figure de proue. Lancée en 2016 par Mette Wendelboe Okkels, qui a quitté une carrière médicale, la marque propose des modèles qui semblent tout droit sortis d'un look book Arket : constructions seamless (sans couture) grâce aux aiguilles circulaires, palettes sobres, silhouettes portables en ville. Sa Sophie Scarf, une petite écharpe façon mouchoir de cou à moins de 5 euros le patron, a connu un succès immédiat dès son lancement en 2022 : sur Ravelry, elle a été le patron de tricot le plus réalisé de l'année. Dix ans après ses débuts, Mette Wendelboe Okkels approche les 2 millions d'abonnés Instagram, pour un catalogue d'environ 380 modèles en 6 langues.

Derrière cette esthétique quiet luxury point endroit point envers, qui peut en lasser certaines comme dans le prêt-à-porter, des créatrices plus exubérantes occupent le terrain. La Danoise Mie Firring (Spektakelstrik) tricote des pulls colorés à motifs de cœurs ; la norvégienne HipKnitShop décline des robes en mohair bleu roi. En France, Katia Sanchez défend un « tricot joyeux », tandis qu'Alice Hammer fait entrer le tricot dans une dimension mode et documente la filière laine française dans son livre French Tricot. Du côté des créatrices de contenu, qui s'essaient aussi au design de patrons, on pourra suivre Icare Handmade ou Rostovska. Bref, pour paraphraser la rubrique style du Financial Times : oui, il existe bel et bien des patrons de tricot cools.

Le Facebook du tricot

Cette renaissance s'organise en réseau. Ravelry, ses 11 millions d'inscrits et son million d'habitués mensuels, est le Facebook du tricot : on y achète des patrons, on y organise des knit-alongs, ces événements où des milliers de tricoteurs réalisent simultanément le même modèle, comme un concert mondial à deux aiguilles. Le tricot ressort littéralement dans la rue : outre le World Wide Knit in Public Day, la passion tricot envahit les cafés et festivals IRL, du Danemark au festival Laine & Moutarde de Dijon, avec un public qui n'a plus rien de confidentiel.

Au Québec, la créatrice Rebecca Colère documente une vie cottagecore en forêt, entre seconde main et tricot. Dans une vidéo, elle raconte qu'un éditeur québécois a renoncé à son projet de livre de tricot, jugé trop « niche ». Elle en profite pour engager une réflexion sur l'invisibilisation des femmes artisanes dans l'histoire, tandis que ses followers l'enjoignent à le sortir façon ebook. On pourrait d'ailleurs juger savoureux que l'ancien plongeur Tom Daley – repéré dès 2021 à tricoter ses « projets en cours » dans les gradins des JO de Tokyo – ait décroché en 2025 sa propre émission sur Channel 4, Game of Wool. Une arrivée dans le mainstream dont le traitement ultracapitaliste cousu de fil blanc n'a pas manqué de faire grincer quelques aiguilles dans la communauté.

« Knitting bullshit »

À Montréal, Hayley Mortin pousse l'idée plus loin avec Dazy Chains : cette chercheuse et artiste tricote à la main et à la machine des CAPTCHAs, des motifs générés par IA et autres interfaces, dans une forme de tricot post-internet. C'est pourtant la même technologie qui menace le secteur par ailleurs. D'un côté, Etsy se remplit de patrons générés par IA, dans un effet Uncanny Valley malaisant, et surtout impossibles à réaliser. De l'autre, Kate Davies dénonçait dans un post d'avril dernier le « knitting bullshit » . La designer écossaise s'est ainsi infligé des podcasts animés par des experts entièrement fictifs, produits à la chaîne par Inception Point IA, publiant 3 000 épisodes par semaine sur des thèmes divers et variés. Sa responsable produit de cette société de contenus assume : « La plupart de nos contenus portent sur des sujets qui ne sont pas forcément une question de vie ou de mort. Le jardinage, par exemple, le tricot, la cuisine : nous pouvons nous permettre de nous tromper. Et ce n’est pas forcément la fin du monde. » Sauf peut-être pour les créateurs et créatrices qui en vivent, et plus largement, notre rapport moderne à la vérité pulvérisé par le slop.

Enfin, le tricot, c'est bon pour la santé. Activité analogique par excellence (même s'il existe des apps pour suivre rangs et diagrammes), il s'invite même dans les protocoles de sevrage : occuper les mains pour désamorcer une compulsion, du tabac aux troubles du comportement alimentaire, en passant par l'addiction aux écrans. Alors les arts du fil pourraient-ils nous sauver du doomscrolling ? Pas si sûr : certaines créatrices confessent déjà une addiction au shopping de fibres et de patrons… En attendant, l'histoire la plus saisissante est sans doute celle de Loes Veenstra : cette Néerlandaise a tricoté plus de 550 pulls, entre 1955 et 2016, pour tenir la cigarette à distance. Stockés dans des boîtes dans son grenier de Rotterdam, et jamais portés, jusqu'à ce que la designer Christien Meindertsma les découvre, en fasse un livre, une exposition au musée de Rotterdam et un flashmob où les 550 pulls ont été portés une seule et unique fois, par des inconnus.

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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