
Longtemps, la chambre qu'on louait n'était guère habitée : forcément transitoire, donc purement fonctionnelle, tout sauf esthétique avec sa bibliothèque Billy bringuebalante. Une crise du logement plus tard, à l'ère de la colocation généralisée, elle devient une scène de soi.
L'observation vient d'une journaliste du Financial Times. Annachiara Biondi remarque, au gré de ses rendez-vous et des récits de ses amis célibataires, que leurs contemporains ont tous une chambre soignée, sourcée, référencée, et qu'ils adorent en parler. D'où vient ta lampe ? C'est quoi ce tapis ? Tu connais une bonne brocante ? Je peux prendre ton bureau en photo pour la réf ?
La chambre, un studio de soi
En 2026, l'âge moyen du primo-accédant britannique est 34 ans (35 à Londres), contre 29 dans les années 1990. 35 % des jeunes hommes de 20-35 ans vivent encore chez leurs parents (ONS, 2025). En France, seulement 23 % des 25-29 ans sont propriétaires (INSEE, 2024). L'âge moyen du primo-accédant tourne autour de 32 ans selon Meilleurtaux. Et la colocation, longtemps cantonnée aux étudiants, touche désormais 43 % d'actifs, avec un âge moyen de 26 ans. Le seul espace vraiment personnel dans tout ça ? La chambre. Même louée, on n'y campe plus, on l'investit. On l'aménage comme un bien qu'on n'est pas près de posséder, un mini studio de soi – surtout si elle devient notre seul espace de réception privé.
À certains égards, cette extension de soi n'est pas sans rappeler nos chambres d'ados – un segment de la population lui aussi contraint, par la force des choses, à la colocation, et animé par une furieuse quête d'individuation. On le sait, Pinterest et Instagram ont fait de nous tous des esthètes du catalogue, des apprentis décorateurs jamais en retard d'un moodboard. Le Togo de Ligne Roset, l'étagère modulable USM Haller, la Pipistrello de Martinelli Luce... des pièces que personne ne connaissait il y a dix ans, virales aujourd'hui, et présentes dans des milliers de chambres à la fois. Biondi le confesse : « Instagram a été ma formation en décoration d'intérieur. » Kyle Chayka avait déjà théorisé le phénomène avec le concept d'AirSpace, ces intérieurs qui ont pullulé sur Airbnb, identiques de Berlin à Séoul, avec leurs murs blancs, leurs ampoules Edison, et leur chaise Eames. Dans Filterworld (2024), il en tire la conclusion : l'algorithme ne révèle pas nos goûts, mais les fabrique. Vincenzo Latronico, dans son roman Perfection, que son éditeur décrit comme un hommage aux Choses de Perec à l'heure d'Instagram, en donne la formule : « Mon appartement est défini par des images d'appartements des autres. »
Taste-washing
On pourra arguer que cette esthétique millennial est aujourd'hui dynamitée par le maximalisme désenchanté de leurs cadets Z, adeptes du color-block – en attendant d'en faire une doctrine déco. L'histoire du goût est toujours la même : ce qui distingue finit par saturer, la contre-tendance émerge, l'algorithme la récupère avant qu'elle ait eu le temps d'exister spontanément. Avec l'avalanche de contenus permise par l'IA, ça n'est pas près de ralentir : Chayka, dans un récent article du New Yorker, théorise même l'idée d'un taste-washing pour qualifier l'obsession nouvelle de la tech pour le goût.
Mais le signal faible n'est pas tant dans ces tendances qui vont et viennent, que dans l'économie qui s'y joue. En Asie, où le phénomène est documenté, les célibataires dépensent 4,5 fois plus en décoration que les familles. Aux États-Unis, les millennials dépensent en moyenne 1 771 dollars par an en décoration, 23 % de plus que leurs aînés.
Cette chambre composée avec soin n'est toutefois pas celle de tout le monde... Sous l'article du FT, un lecteur corrige la perspective : dans les chambres de ses partenaires plus jeunes et moins initiés, pas de buffet mid-century, mais plutôt du spartiate, du Facebook Marketplace, du dépareillé propre. Le décor, écrit Biondi pour conclure son billet d'humeur, demeure au moins un bon sujet de conversation. Même si ce n'est pas forcément le plus spontané dans l'intimité d'une chambre à coucher...







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