Loana de Loft Story, Gwen Stefani et Christina Aguilera

Tendance Y2K : la culture pop et moche va-t-elle détrôner la mode bourgeoise ?

Entre nostalgie des année 2000 et revanche d’une certaine culture populaire, la tendance Y2K s'attaquerait-elle aux codes de la bourgeoisie ? Décryptage.

La plateforme TikTok consacrera-t-elle le moche et le mauvais goût ? Parmi les subcultures et esthétiques du web, émerge et se déploie la tendance Y2K (pour Year2000). Contrepied à la féminité inoffensive vue et revue sur Instagram, à l'opposé du conformisme bourgeois des magazines qui donnait le La - Vogue, Cosmo ou Elle, le Y2K assume une esthétique jugée ringarde et vulgaire. De Loft Story à la trance roumaine, le summum du cool a clairement changé de camp.

Comment comprendre cette nostalgie ? Éléments de réponse avec Alice Pfeiffer, journaliste mode qui pose un regard affûté sur l’époque, ses obsessions et artefacts culturels. Elle a écrit Le goût du moche (Flammarion, 2021), un essai dans lequel elle décortique la passion de l’époque pour les objets autrefois synonymes de mauvais goût. Elle croise son regard avec Jean-Baptiste Bourgeois, directeur des stratégies de l’agence de communication social media WeAreSocial, pour décrypter cette tendance.

Comment interpréter cette nostalgie des années 2000 qui s’incarne dans la tendance #Y2K ?

ALICE PFEIFFER : Les années 2000 incarnent l’ostentatoire, le sexy revendiqué du corps féminin, le corps joyeux, jeune et musclé. C’est une période pré-krach boursier qui vient au lendemain des années sida. Avant elle, la décennie 1990 était plutôt celle du noir, de l’austérité techno, du rock et des corps minces voire rachitiques.

Le vestiaire #Y2K avec ses crop-tops, ses jeans patte d’eph’ hypertrophie le corps féminin après des années où il n’y avait pas de place pour les formes et le sexy. Finalement, cette tendance marque le retour du sexy après des années de skinny. C’est compréhensible après des mois de confinement, on aspire à libérer nos corps. Mais c’est un sexy qui est revendicateur. J’y vois aussi un pied de nez à la polémique sur le vestiaire républicain lancée par le ministère de l’Éducation nationale.

JEAN-BAPTISTE BOURGEOIS : La nostalgie est évidemment un motif classique des générations qui se succèdent. Cette réappropriation se vérifie dans la grammaire sociale associée au hashtag #Y2K. Il rassemble une communauté large, avide de découvrir, s’inspirer et participer à la conversation autour d’une même communauté esthétique inspirée par les années 2000. Les références mode et make-up de l’ère 2000 sont très fortes, la tendance a beaucoup émergé sur TikTok, ce qui confirme la force de frappe culturelle de la plateforme.

Les années 2000 représentent une valeur refuge : en musique, on retrouve les sonorités réconfortantes de notre enfance. C’est particulièrement vrai dans le hip-hop et le R'n'B où les productions d’aujourd’hui assument cette sonorité 2000 si particulière. Je pense à la rappeuse Doja Cat et son featuring avec Eve ou encore Snoh Aalegra qui est une étoile montante du R'n'B aux États-Unis. Autre exemple : la version dédicacée du dernier album du rappeur Orelsan sera mise en vente sous forme de CD RW (réinscriptible), un clin d’œil assumé à nos habitudes d’enfants des années 1990.
Côté mode, si les filles ont des sous-catégories 00’s ou 70’s sur Asos, les garçons sont aussi dans la tendance. Ils vont chiner sur Vinted ou LeBonCoin des casquettes rétro qui reprennent des logos de marques des années 00’s. Je pense aux casquettes brodées du logo Itineris ou du logo de Windows Vista – la version 2006 de Windows qui est aussi la plus décriée de l’histoire de l’informatique.

Le #Y2K d’aujourd’hui est-il différent de son modèle d’origine ?

A. P. : La version d’aujourd’hui est beaucoup plus inclusive, métissée et body positive. C’est un Y2K qui se réjouit d’une multiplicité des corps.

J-B. B. : Le second degré est très présent, la ringardise est acceptée. Ça fait partie du style que d’être excentrique quand on choisit de s’habiller façon 2000. On est tous conscients de sa non-esthétique et c’est ce qui fait son charme. Il y a même une forme de recul amusé sur cette esthétique. Je pense notamment aux vidéos TikTok de @christxiee qui montrent, images à l’appui, le décalage entre le style Y2K de 2021 et la réalité des looks des années 2000.

@christxiee

Fashion repeats itself but repeats with improvements 👙👗#fyp#relatable#funny#y2k#fashion#comedy

♬ International Super Spy - Dylan 🧍🏻

Les attributs de ce look ont longtemps été jugés ringards, voire vulgaires. Faut-il voir une dimension revendicative dans cette réappropriation ?

A. P. : On peut y voir une revanche du peuple, une relecture populaire de codes qui indiquent la réussite – luxe, richesse et volupté. La fille vulgaire, c’est celle qui se donne trop facilement ; c’est la fille du peuple et non pas la fille bien née. Le #Y2K c’est le contraire des codes intellectuels à la Comme Des Garçons qui sont très excluants. On retrouve ici, par le biais de la mode, la notion de transfuge de classe qui est très présente dans la production intellectuelle en ce moment. Car le fait que les années 2000 ont été associées à du vulgaire expose finalement la lecture classiste des codes culturels.

On retrouve la même dynamique dans la tendance #LookExpensive. Il s’agit de dés-essentialiser le beau, le cher et le riche en brouillant les pistes entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Il y a aussi une attitude très performative à revendiquer la falsification. Cela fait écho pour moi à l’idée d’une mode comme performance géante à se réapproprier. Une notion qui est au cœur des mouvements queers et camp.

J-B. B. : La dimension revendicative n’est pas forcément celle que l’on croit. Je pense notamment au mouvement #cyberghetto. Certains membres de ce courant esthétique ont dénoncé la whiteification – c'est-à-dire la réappropriation de codes culturels noirs par des personnes blanches – de certains emblèmes du vestiaire noir-américain. Par exemple, on voyait des personnes blanches porter des durag (couvre-chef porté pour protéger les cheveux, les tresses ou les dreadlocks, ndlr), sous le hashtag #Y2K. Le mouvement #cyberghetto souligne la valeur politique et identitaire de ce vêtement qui a longtemps été perçu comme un signe infamant, bien qu’il soit constitutif de l’identité noire-américaine.

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