Cartographie du risque

Quelle nouvelle cartographie pour le risque ?

Aux risques traditionnels économiques et sociaux s’est peu à peu superposée une série de menaces plus globales sur la planète. Écologie, politique, société… Tout se mélange dans une cartographie complexe qu’il nous reste encore à déchiffrer.

Le XXIème siècle commence peut-être en avril 1986, date à laquelle l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl dans cette Ukraine sous pavillon soviétique a bousculé l’ordre du monde d’une manière radicale. On allait le comprendre, au gré des déclarations rassurantes et contradictoires, l’avenir n’était plus forcément synonyme de bonheur et de progrès. Tout cela nous paraît couler de source aujourd’hui, mais lorsque le sociologue Ulrich Beck en énonce les principes dans sa célèbre thèse sur « La société du risque » qu’il publie à la suite de cette catastrophe nucléaire, le monde n’est peut-être pas encore prêt à entendre que les dangers auxquels il est confronté se résument à des probabilités finalement prédictibles et qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que l’histoire nous a enseigné jusqu’ici.

Comment assurer un monde qui dépasse les 45 degrés ?

Aujourd’hui ou hier, 1986 ou 2022, la science, le partage des connaissances progresse de manière très rapide, au moins aussi vite que les bouleversements écologiques. Après Tchernobyl, il y aura Fukushima (2011) puis la prise de conscience générale autour du réchauffement climatique. À force de constater, impuissants, ces catastrophes successives, on en vient à penser que ce qui relevait de l’aléa, de l’imprévisible, se rapproche désormais de la certitude. C’est en tout cas l’opinion de ceux que l’on appelle dorénavant les collapsologues, qui ne s’interdisent plus d’envisager la possibilité d’un effondrement de l’humanité. On ne sait pas, mais on imagine…

Scientifiques et politiques défilent devant les micros des médias. Les premiers animent la recherche et les débats houleux qui s’en suivent, cette fameuse « disputatio » qui met à l’épreuve l’argumentation des uns et des autres. Les seconds les écoutent du mieux qu’ils le peuvent, tentant aussi de limiter le niveau d’anxiété des populations, minorant parfois les faits ou des informations objectives. C’est de bonne guerre. Témoins de ce ping-pong incessant, les entreprises semblent hésiter entre une stratégie de disruption et un réflexe de préservation des acquis, tandis que les assureurs, les réassureurs se grattent la tête. Dans un univers où les aléas naturels deviennent importants, comment assurer des récoltes si la température estivale dépasse les 45 degrés dans des départements comme l’Hérault par exemple ? D’une manière plus générale, on s’interroge : comment assurer un monde dont la hausse de température dépasserait les 2 degrés Celsius ?

Santé humaine et santé animale, c’est Just One Health

Certes, il y a les accords de Paris qui « rassemblent toutes les nations autour d'une cause commune pour entreprendre des efforts ambitieux afin de combattre le changement climatique » (ONU - 2015). Mais il y a aussi l’activité économique, la croissance « business as usual » ; le fait que la masse des objets solides inanimés, fabriqués par l’Homme est aujourd’hui quasiment supérieure à celle du vivant (alors que les humains représentent 0,001 % de la biomasse animale). La mondialisation se poursuit, en dehors des schémas de pensée occidentaux : le développement démocratique, l’opposition entre libéralisme et étatisme, les nouvelles préoccupations écologiques.

Seul fil rouge, cette extension de l’humanité qui tend à considérer les autres espèces comme de simples ressources sans se soucier de rompre les barrières qui jusqu’ici la protégeaient des risques de maladies. L’OMS prévient pourtant une première fois, au début des années 2000, rappelant que la santé humaine et la santé animale sont interdépendantes et liées par un même écosystème. En vain.  À Bornéo, la déforestation massive induite par la production d’huile entraîne une migration des chauves-souris qui se rabattent sur des zones où l’on trouve des élevages de porcs industriels qu’elles vont contaminer avec le virus Nipah. La faute aux pays émergents ? Pas seulement. Elle relève plutôt d’une culture globale de l’extraction et d’un déni généralisé de ses conséquences comme l’indique un récent rapport d’experts indépendants commandé par l’OMS. Mais tout le monde est au courant.

© Olivier Mesnage

Elon Musk contre Greta Thunberg

En affirmant que la question de la répartition des richesses devenait secondaire par rapport à celle de la répartition des risques, Ulrich Beck voulait aussi réveiller les consciences et invitait en parallèle à prendre congé de ce qu’il nommait les « catégories zombies »  : la société, l’État-nation, la classe, la race, le genre, la famille, le travail, la technologie, la science, etc. Tout ce qui fait écran à l’analyse de la société du risque en rivant l’attention sur un monde ancien, en train de disparaître. Beck avait à la fois tort et raison.

Dans notre société post-Covid, il semble en effet que deux camps se font face. D’un côté, ceux et celles qui souhaitent poursuivre l’exploitation des ressources, considérant l’univers comme une propriété de l’Homme, quitte à en créer des extensions dans des colonies spatiales. De l’autre, ceux et celles qui veulent s’adapter au monde « d’ici-bas », se recentrer sur un territoire définitivement terrestre où chaque entité vivante doit occuper toute sa place. Un face à face entre la culture de la conquête, née des grandes découvertes du XVIIème siècle, et celle du ralentissement, construite après Hiroshima et Tchernobyl. Bien malin celui qui saura déterminer quelle culture est la moins passéiste des deux.

Catégorie zombies et nouvelles classes « géosociales »

Chaque camp a ses partisans, mais Thunberg est particulièrement moquée, parodiée (« fais pas ta Greta Thunberg »), dépeinte en autiste triste et un peu neuneu alors que Musk apparaît solaire et sexy, puissant et optimiste, pas pour rien devenu l’un des hommes les plus riches de la planète. Thunberg, c’est évident, vit à l’abri des difficultés matérielles, mais elle pointe sans cesse ce qui manque, ce qui n’est pas acceptable. En ce sens, elle incarne à sa manière ces « catégories zombies » que Beck appelait à oublier et qui ont finalement ressurgi en France dans le mouvement des Gilets jaunes (2018).

La lenteur d’adaptation aux nouveaux paradigmes fait peser sur les plus fragiles les plus gros risques ; tout le monde n’est pas exposé de la même manière et le degré de vulnérabilité varie avec les spécificités socio-économiques. Illustration tragique, cet abîme qui apparaît entre les pays riches et les États les moins bien lotis depuis l’arrivée des premières doses de vaccin anti-Covid. Depuis cette date en effet, 75 % des 1,6 milliard de personnes vaccinées l’ont été dans seulement une dizaine de pays, contre moins de 0,5 % dans les pays à faibles revenus (source : OMS). Sur la carte de la répartition des risques, se surimpose clairement celle de la répartition des richesses qui relance une équation marxiste revisitée.

En gros, l’exposition au risque se mesure d’abord au cumul des vulnérabilités qui s’entrecroisent dans des intersections bien précises (critères de couleur, de pauvreté, de développement, etc.), frappant parfois au cœur de populations que l’on pensait mieux protégées, comme l’indique l’explosion du phénomène #MeToo. Selon le philosophe Bruno Karsenti, le risque se verrait ainsi différencié, redéfinissant le contour de classes « géosociales » hybrides transversales de générations issues de l'immigration, de sensibilités écolos, de marginalités de toutes sortes. Une nouvelle catégorie de personnes vulnérables contre d’autres, « moins » vulnérables. Toute une cartographie à explorer.

© N4Q

La carte, le territoire et moi, et moi, et moi

Mais comme dirait l’autre, c’est plus compliqué… Si l’on pointe la loupe sur les parcours individuels, les valeurs d’analyse se brouillent encore. Des groupes aisés et protégés peuvent se convertir au « Greta Thunbergisme » par les jeux des alliances sociales, des orientations professionnelles, des hasards de la vie même s’ils auraient la possibilité de réserver une résidence secondaire sur la lune. A contrario, des travailleurs pauvres peuvent entretenir des pratiques ou des activités néfastes à l’environnement alors qu’ils en subissent au premier chef les déconvenues. Tout dépend des parcours de vie de chacun. Tout dépend aussi de la classe d’âge des personnes concernées. Pas facile par conséquent « d’éveiller les consciences » sans comprendre les ressorts des motivations individuelles.

La bonne nouvelle dans ce nouveau monde où « le risque zéro n’existe pas », c’est que l’aléa demeure une donnée stable qu’il faut systématiquement prendre en compte dans l’analyse. « Pas d’aléas, pas de risque assurable » , nous dit une maxime bien connue des actuaires. Mais, justement, la société du risque est pleine d’aléas. Ainsi, rien ne prédestinait le paisible professeur Ulrich Beck à disparaître prématurément (à 71 ans pour une espérance de vie moyenne de presque 79 ans) alors qu’il se promenait tranquillement dans un parc à Berlin, en compagnie de son épouse. Rien non plus ne permet de déterminer à l’avance quels individus en particulier seront finalement frappés au cours de leur vie de ces troubles psychiques d’intensité variable qui touchent aujourd’hui systématiquement une personne sur cinq. La préparation, la prévention jouent sans doute un grand rôle y compris, bien sûr, les progrès des connaissances.

Mais quel est le lien vital entre « moi » et le monde, sur quoi peut-on encore avoir prise ?  Pour parvenir à une saisie précise du risque, il faudrait commencer par réduire le flou des interdépendances et des responsabilités : qu’est-ce qui pousse à agir ou pas, qu’est-ce que l’on juge essentiel à sa propre vie et qu’est-ce qui en menace la continuité ? Remonter la chaîne des causes pour élaborer des stratégies d’alliances impliquant les individus au plus près de leur quotidien ; c’est l’un des fers de lance de l’ami et préfacier d’Ulrich Beck en France, le sociologue des sciences Bruno Latour qui a lancé en 2021 le projet dit « Où atterrir ? » . Un programme d'expérimentation en arts et politique associant décideurs et citoyens autour d’outils éclairant un peu mieux les zones de tensions et de vulnérabilité que nos cartographies du risque n’ont pas encore permis de révéler.


Cet article est issu de « L'Amour du Risque » , un dossier complet réalisé par L'ADN en collaboration avec le groupe Aéma. Pour accéder aux autres contenus qui le composent, c'est par ici !

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