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© Marguerite Stern

« Les hommes ne supportent pas les femmes qui s’expriment, ils préfèrent celles qui rasent les murs »

Le 9 oct. 2020

Elle a le verbe haut et fort, matraque des slogans féministes sur les murs de nos villes et clive, jusque dans son propre mouvement. Entretien avec une figure de l’époque : l’activiste féministe Marguerite Stern.

« Elle le quitte, il la tue » ; « aux femmes assassinées, la patrie indifférente » ; « on te croit ». Dans les rues des grandes métropoles, difficile de passer à côté de ces collages en lettres noires qui disent la réalité crue des violences sexistes et sexuelles. En hommage aux colleuses, ces « héroïnes de la rue », l’activiste féministe Marguerite Stern publie un essai en forme de manifeste. Elle raconte ses engagements et sa vision d’un féminisme de combat, qui fait des témoignages de rue un outil de transformation sociale. Quitte à prendre des positions qui soulèvent de vifs débats.

photo : Pauline Makoveitchoux

Avec les collages contre les féminicides, tu as initié un mouvement de réappropriation de l’espace public par les femmes et pour les femmes. En quoi la rue est-elle un espace avant tout masculin ?

MARGUERITE STERN : La rue est un espace dont les femmes sont largement dépossédées. Il y a d’abord la question du harcèlement sexiste : huit Françaises sur dix (81%) ont déjà été confrontées à au moins une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue ou les transports en commun. Quand on parle de harcèlement de rue on désigne tout le spectre des remarques, des gestes jusqu’aux agressions plus directes. Ce climat fait que les femmes déclarent se sentir en danger lorsqu’elles évoluent dans l’espace public ; et adoptent de ce fait des stratégies d’évitement. Cela peut aller de la modification d’un trajet à l’adaptation de la tenue vestimentaire, en fonction de l’heure ou de l’endroit. De nombreuses études mettent en lumière l’usage différencié de l’espace public : les hommes ont structurellement tendance à y stagner, alors que les femmes adoptent une approche plus utilitaire de déplacement d’un point A à un point B. Pour illustrer l’idée que l’espace public est avant tout masculin, j’aime également rappeler que seulement 2,8% des rues portent le nom de femmes.

L’omniprésence des collages a presque plus d’impact que des années de politiques publiques en matière de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles. Les choses sont-elles en train de changer ou vit-on, au contraire, dans un climat de « backlash » ?

M. S. : Les chiffres sur les féminicides, sur les violences conjugales et sexistes indiquent malheureusement que les choses ne changent pas (depuis janvier 2020, on compte 46 féminicides présumés ; en 2019, 146 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex ; les femmes représentent plus de 80% des homicides conjugaux, ndlr). Le combat n’est pas du tout gagné. Ce que ce mouvement a changé concrètement, c’est qu’il a permis à des femmes de se réapproprier l’espace public. Celles qui collent racontent le bouleversement individuel que ça opère en chacune. C’est un geste de reprise de pouvoir qui fait que l’on regarde les murs de la ville différemment et on se sent plus à l’aise pour y évoluer. Le fait de coller donne aussi l’opportunité d’aller trainer dans la rue, d’y stationner en gang de meufs. Pour celles qui ne collent pas, ces collages peuvent aller jusqu’à procurer un sentiment de sécurité, de réassurance ; on se dit « des femmes sont passées par là avant moi ».

 

Leur impact tient autant à la simplicité de la forme qu’à la portée politique des slogans. D’où vient cette idée et comment s’est-elle imposée ?

M. S. : Lorsque je vivais à Marseille, une amie à moi collait des portraits de Frida Kahlo et de Simone de Beauvoir sur les murs de la ville. J’ai eu envie de coller des phrases. Sur le principe, on colle des lettres peintes en noir sur des feuilles blanches format A4. C’est un medium à la fois simple, peu coûteux et accessible à toutes. C’est ce qui fait sa force. Quant au moyen d’action, il est directement inspiré de mon expérience militante.

J’ai passé trois ans chez FEMEN, et j’ai appris que lorsque l’on va dans l’espace public pour réclamer justice, il ne faut pas le faire de façon timide. Il faut prendre de la place et ne pas s’excuser. C’est la raison pour laquelle nos collages sont très visibles, ils occupent de l’espace sur les murs et sont lisibles de loin. La forme va avec le fond. Nous collons des messages très durs, qui font référence aux féminicides, aux violences conjugales et sexuelles, des problèmes de société qui sont encore largement ignorés ou mal pris en compte. En occupant l’espace public, nous les rendons incontournables.

Certains messages sont arrachés, détournés pour en travestir le sens. Parfois même, les colleuses se font agresser avec violence. Que signalent ces réactions ?

M. S. : Ces réactions signalent que ce que l’on fait est nécessaire ! Mais elles indiquent aussi qu’aujourd’hui, la parole des femmes indispose. Les personnes qui arrachent les collages nous disent : « on ne veut pas entendre votre parole, elle nous emmerde ». Il y a cette volonté de faire taire, d’étouffer les velléités d’affranchissement de la domination masculine. D’ailleurs, le fait de nier la légitimité de la parole et de la révolte des femmes est l’un des mécanismes des violences conjugales. Souvent, les hommes préfèrent détruire leur compagne, la tuer, plutôt que de la voir s’émanciper. Les hommes ne supportent pas les femmes qui s’expriment, ils préfèrent celles qui rasent les murs. Pourtant, une feuille A4 ne pèse pas grand chose face à la logique systémique des violences patriarcales.

D’autres mouvements s’emparent de cette technique. On voit dans les rues des collages pour la défense de l’hôpital public ; à l’autre bout du spectre, la radio Europe 1 a singé un collage pour sa dernière campagne de communication. Que penses-tu des réappropriations ?

M. S. : Je n’ai pas déposé de copyright sur cette technique. Autant je soutiens entièrement le mouvement de défense de l’hôpital public, et la lutte des soignantes et soignants pour obtenir plus de lits, plus de postes et plus moyens. Mais je suis révoltée par le fait que des publicitaires s’emparent de l’outil de militantes pour servir des objectifs mercantiles. Je juge cette campagne scandaleuse. Elle va complètement à l’encontre de mes principes.

Le mouvement des colleuses est lui-même traversé par des controverses qui portent sur l’intégration de collages queer, intégrant une réflexion sur les transidentités ou le travail du sexe. Tu as exprimé publiquement ton désaccord. Pourquoi ?

M. S. : Notre travail est principalement diffusé sur Instagram. La plateforme recense une multitude de comptes associés aux différents groupes : @collages_féminicides_paris, @collages_féminicides_marseille … Or, j’ai commencé à voir apparaître sur ces comptes des messages portant des revendications comme « sexwork is work » (le travail du sexe est un travail comme les autres, ndlr) ou « les terfs au bûcher » (terf est l’acronyme de trans-exclusionary radical feminist, une expression qui désigne un courant du féminisme qui n’inclue pas les personnes trans, ndlr). Le fait que ces revendications soient portées sur des comptes dédiés aux féminicides me dérange. Notre lutte concerne explicitement la question des violences sexistes et sexuelles qu’endurent les femmes. Il s’agit d’une oppression spécifique. Il faut aussi comprendre que nous sommes suivies par des femmes victimes et leur famille, ou encore des survivantes de la prostitution. J’estime donc qu’il y a un conflit entre les slogans transactivistes et les nôtres.

En tant que féministe radicale et avocate publique de la cause des femmes, tu es régulièrement prise pour cible, avec beaucoup de violence, sur les réseaux sociaux. Pourtant tu continues de t’y exprimer. Comment fais-tu pour gérer ces bouffées de haine en ligne ?

M. S. : Je ne gère pas. C’est hyper difficile à encaisser et ça a des impacts dans ma vie réelle. Mon adresse a été rendue publique et j’ai du déménager. Je ne vais plus en manif parce que j’ai peur de me faire casser la gueule… Après, mon combat c’est d’aller dans la rue et de projeter ma réflexion dans l’espace public, plutôt que sur les réseaux sociaux. Mais les réseaux sociaux servent aussi à nous fédérer et à porter notre message en dehors des frontières françaises.

Que penses-tu des débats autour de la « cancel culture » ?

M. S. : J’estime en partie en être victime ! Mon discours n’est pas répréhensible par la loi, pourtant certains médias refusent de parler de mon livre. Le sujet n’est pourtant pas la question du transactivisme, mais bien mon parcours, mon activisme dans la rue et ma volonté de le transmettre à d’autres femmes. Attention cependant : la cancel culture est un terme flou qui recouvre des réalités très diverses. Lorsqu’il est question de Roman Polanski et du boycott de ses films, j’estime qu’il n’est pas question de cancel culture. Pour moi cet homme est avant tout un agresseur et un criminel. Sa présence médiatique est une insulte faite aux victimes. On leur crie que leur parole n’a pas de valeur.

Ton livre Héroïnes de la rue est écrit à la « Féminine Universelle ». Parle-nous de ce choix : en quoi la langue est-elle un outil politique ?

M. S. : Le langage structure la pensée : à partir du moment où l’on parle au masculin, alors on pense au masculin. Je suis repartie de cette volonté de questionner la langue, l’usage du masculin pour exprimer la généralité, en allant plus loin que l’écriture inclusive. Au XVIIème siècle, la langue était beaucoup plus souple qu’aujourd’hui, et le masculin pas systématiquement employé. Madame de Sévigné a par exemple pu écrire : « Heureuse je la suis ». Par ailleurs, l’usage de l’accord de proximité était courant. Il s’agit d’accorder l’adjectif d’un groupe de mots au genre du dernier mot du groupe : « le poireau et les carottes sont belles », et non pas « le poireau et les carottes sont beaux ». La Féminine universelle est un mode de langage inventé par Typhaine D. qui propose de généraliser la féminisation. On va dire : « c’est importante », « voues me rendez heureuse ».

La langue a toujours été quelque chose de mouvant : le peuple parle et c’est l’usage qui définit les règles. La Féminine universelle n’est pas la meilleure des méthodes ; c’est une tentative, une expérimentation, pour changer la perception et faire de la langue un outil au service de l’égalité.

Nastasia Hadjadji - Le 9 oct. 2020
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