Une femme noir en blouse blanche dans un hôpital

Les femmes du lien : « Elles portent la France à bout de bras »

© Vincent Jarousseau via Les Arènes

Elles réparent, conseillent, soignent et représentent un quart des travailleuses féminines du pays. Interview de Vincent Jarousseau, auteur de l'ouvrage Les femmes du lien, un récit choral qui interpelle forcément.

Après de nombreuses années passées à documenter les classes populaires et les fractures françaises, Vincent Jarousseau travaille depuis 2019 à raconter le quotidien de Marie-Basile (aide à domicile), Angélique (assistante maternelle) ou encore Marie-Claude (aide-soignante) : des travailleuses essentielles qui après avoir été saluées durant la crise sanitaire sont depuis retombées dans l'oubli. Au travers de 8 portraits, le reporter brosse dans Les Femmes du lien (éditions Les Arènes, septembre 2022), les contours d'une classe servicielle féminine encore méconnue du grand public.

Interview de Vincent Jarousseau, auteur de L'illusion nationale (Les Arènes, 2017) et Les racines de la colère (Les Arènes, 2019), qui invite à repenser l'essentiel.

Pour ce nouvel ouvrage, pourquoi avoir choisi de vous intéresser très particulièrement aux femmes ?

Vincent Jarousseau : J'ai eu l'occasion de les rencontrer sur les ronds-points, alors que je travaillais sur Les racines de la colère durant le mouvement des Gilets jaunes : elles ne sont pas forcément engagées, mais souvent présentes en tant que soutien ou appui logistique de leurs maris. Elles travaillaient dans les métiers du service ou du soin, elles étaient aides à domicile, infirmières, assistantes maternelles ou sociales. Dès l'automne 2019, je me suis attaché à décrire le quotidien de ces femmes sur deux territoires : en Seine-Saint-Denis en région parisienne, et autour de la ville de Fourmies dans l'Avesnois, dans le nord de la France, une région rurale postindustrielle. L'objectif : croiser le chemin de personnes d'origines et de sociologies différentes. Cela m'a permis de constater que la question de l'origine était pour ces femmes secondaire : toutes se retrouvaient pourtant autour de préoccupations sociales relatives à leur condition de femmes...

Crédit : Vincent Jarousseau, Les Femmes du lien

Qui sont celles que vous appelez « les femmes du lien »  ?

V. J : Elles sont 3 millions et représentent 1 emploi féminin sur 4. Ce sont plutôt des femmes peu diplômées (niveau bac pro ou BEP), ayant parfois fait des études supérieures mais pas à un niveau très élevé. Elles ont comme point commun d'être complètement indépendantes et sont souvent filles d'ouvrières et de mère au foyer. Elles ont souvent connu une forme d'assignation — même si elles ne l'ont pas vécu de la sorte — à effectuer bénévolement dès l'enfance et l’adolescence un certain nombre de tâches domestiques : prendre soin de la grand-mère malade et des enfants du quartier etc. En outre, toutes éprouvent un sentiment d'utilité sociale extrêmement fort : elles ont à juste titre la conviction profonde d'accomplir un travail essentiel, puisqu'elles viennent en soutien à des personnes en état de vulnérabilité, malades, âgées... Elles souffrent en revanche d'un grand manque de reconnaissance, notamment financier. Leur métier requiert pourtant beaucoup d'intelligence cognitive et émotionnelle. C'est le cas de Valérie, travailleuse familiale ou TISF (Technicienne de l'intervention sociale et familiale)...

Crédit : Vincent Jarousseau, Les Femmes du lien

En quoi consiste ce métier peu connu du grand public ?

V. J : C'est en effet un métier très peu connu, que j'ai découvert au fil de mes reportages, et beaucoup d’élus départementaux, qui pourtant les financent, ne les connaissaient pas non plus. À la demande des services sociaux ou sur injonction du juge pour enfant, les TISF interviennent dans des familles — plutôt hostiles à leur venue — ce qui nécessite la construction de stratégies pour se faire accepter, pour être dans la transmission plutôt que l’injonction. Le maître mot de la travailleuse familiale, c'est « faire avec. » Sur des temps longs, elles s'immergent dans des familles où leur tâche consiste d'abord à observer. Bien souvent, elles intègrent des familles en grandes difficultés sociales et économiques, où le ménage est rarement fait... Progressivement, elles effectuent quelques tâches ménagères avec les parents et les enfants. En faisant avec les membres du foyer, elles rendent légitimes les conseils, règles et protocoles qu'elles proposent. Reconnues depuis près de 10 ans en tant que travailleuses sociales, les travailleuses familiales ont aujourd’hui élargi le spectre de leurs actions à des taches éducatives : elles accompagnent la manière dont les membres de la famille échangent et passent du temps ensemble, incitent à remplacer les écrans par des jeux de société... Étant donné la fragilisation de la cellule familiale, ce métier mériterait d'être beaucoup plus développé, y compris pour lutter contre les violences intrafamiliales et conjugales. Les travailleuses familiales sont aujourd’hui entre 8 000 et 10 000 en France, ce qui est bien trop peu…

Vous dites que ces femmes portent la France à bout de bras : pourquoi ?

V. J : Sans elles, la France s'écroulerait. Sans ces emplois, qui prendrait en charge les personnes en situation de dépendance, comme les personnes âgées, de plus en plus nombreuses, et de moins en moins enclines à rejoindre des structures collectives comme les EHPAD ? Sans elles — sans les assistantes maternelles ou les aides à domicile — beaucoup de choses ne fonctionneraient pas. Si la féminisation du salariat a été acquise, c'est en partie grâce à ces femmes (nounous ou assistantes maternelles) qui ont permis à d'autres femmes de connaître l'ascension professionnelle. S'il y a une élite féminine aujourd’hui en France, c'est grâce à ces femmes du lien.

Quel rôle les femmes du lien jouent-elles dans notre société ?

V. J : Elles nous invitent à repenser ce que l'on considère comme essentiel dans notre société. De quoi a-t-on réellement envie, notamment dans la perspective d'un grand effondrement ? Nous allons devoir dans les années à venir tisser des liens sociaux plus forts, et ces métiers y contribuent. La question demeure toutefois : cette charge doit-elle toujours incomber majoritairement aux femmes ? Je ne pense pas : il faudrait que ces métiers se masculinisent afin que les femmes aient aussi la possibilité d'occuper des emplois traditionnellement masculins, comme celui d'agriculteur. Rappelons toutefois qu'une classe servicielle masculine existe aussi : ils transportent, trient et constituent de manière schématique le « back-office » invisibilisé de notre pays...

Le conseil lecture de Vincent Jarousseau : Des femmes qui tiennent la campagne, de Sophie Orange et Fanny Renard.

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