Sur fond jaune, une femme en maillot de bain rose

La plage est-elle toujours « un territoire du rêve » ?

© Irene Servillo

Notre rapport au tourisme change, certes. Mais l'imaginaire de la plage continue de fasciner. Parasol, cornet de glace, sable chaud et peau perlée… À chacun sa plage, à chacun ses heures, à chacun ses rites. Interview.

Après avoir longtemps travaillé dans l’industrie du tourisme, Jean-François Lacroix a lancé avec Titia Thomann le magazine Offtrack, un bi annuel qui explore notre rapport au voyage. Dans sa première édition sortie juste après la pandémie, Offtrack interrogeait le sens même du mot. Le second numéro, Beach Culture, s’intéresse à la dimension culturelle de la plage à travers le monde. Entre dérèglement climatique et mutations sociales, Jean-François Lacroix décortique notre attachement presque religieux à ce lieu hautement symbolique.

De quand date notre relation à la plage en tant que loisir ?

Jean-François Lacroix : Si l’on retrouve aujourd’hui à différents endroits du monde une culture de la plage, celle-ci est une invention purement occidentale. Selon le géographe Rémy Knafou présent dans ce numéro, les premières traces de plage apparaissent dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle qui met en scène des citadins - plus vraiment des pêcheurs - se promenant sur la côte. Peu à peu, la plage remplace le rivage. Dans son ouvrage Sur la plage, le sociologue français Jean-Didier Urbain a d’ailleurs évoqué ce phénomène de « la mort du pêcheur. » Le rivage va être domestiqué et aseptisé dans le sillon d’un bouleversement quasi civilisationnel. Il va passer de « territoire du vide » comme l’écrivait l’historien Alain Corbin à un territoire du rêve... On parle d’une société industrielle portuaire, maritime remplacée peu à peu par une société du loisir qui emporte tout sur son passage. De nombreux ports et espaces industriels maritimes feront place à des nouveaux ports de plaisance (Deauville, Barcelone, ou plus récemment Sète) ou à des zones résidentielles (Amsterdam). Les grèves ou les jetées se transformeront en promenades, et le pêcheur se retrouvera éjecté hors de la plage. Au fil de la massification du tourisme et de la mondialisation, la culture de la plage s'est exportée à divers endroits du monde, en Chine notamment.

Il y a une cartographie sociale des plages. Peut-on affirmer : « Dis-moi à quelle plage tu vas et je te dirai qui tu es ? »

J-F. L : En effet, mais comme on l’explique dans notre article « À la ville à la mer », le cliché de la dichotomie entre plages publiques pour les classes populaires (Dieppe, Les Sables-d’Olonne…) et la plage privée pour des personnes plus aisées de la Côte d'Azur (Antibes, Saint-Tropez…) ne tient plus vraiment. Dorénavant, le Graal pour les plus riches peut aussi être l’accès à une petite crique recluse et lointaine, sur une île par exemple. Il existe toutefois de nombreuses plages très mixées socialement, sur la côte Atlantique par exemple, où tous types de populations se croisent. Quoi qu’il en soit, la plage reste un lieu « d’habitudes ». Les « plagistes » ont tendance à revenir chaque année au même endroit, de manière assez ritualisée : c’est le cas par exemple des petits retraités madrilènes qui chaque été louent depuis 40 ans le même petit appartement près de Benidorm en Espagne. Sur le sable, ils vont croiser une population jeune et européenne venue faire la fête... Au fil de la journée, la plage est habitée par différentes typologies : sur la plage des Catalans à Marseille, les retraités viennent nager et courir dans l’eau tôt le matin. À 11 heures, ils laissent la place aux familles puis aux groupes d’adolescents qui débarquent en début d'après-midi avant d’être rejoints le soir par des couples, des groupes d’amis qui viennent après le travail. La plage est donc un lieu partagé où chacun se retrouve dans une sorte de communion étrange (l’attente du rien) et où se créé des archipels de groupes sociaux : exactement comme à la ville, des périmètres se délimitent très vite. Lieu partagé, mais non de partage donc...

Crédit : Oriane Marie

À l’heure où le voyage et la découverte sont si prisés, rester immobile en station balnéaire détonne… Pourtant, l’attrait de la plage subsiste. Pourquoi ?

J-F. L : La plage reste l’objet de pulsions très fortes qui relèvent presque d'un pèlerinage aux propriétés purifiantes et pacificatrices : cette perception est trop ancrée dans la société occidentale pour qu'elle disparaisse dans un avenir proche. Toutefois, son attrait se trouve aujourd'hui altéré avec le réchauffement : les plages sont en première ligne face au dérèglement climatique, et les températures sont de plus en plus intenables durant la journée à certains endroits. La pandémie a aussi provoqué un essor du tourisme vert local et de la micro-aventure. Si le phénomène a désempli avec la réouverture des frontières, la tendance perdure car beaucoup ont (re)découvert d’autres types de rivages - fleuves, rivières et lacs - dorénavant privilégiés. Dans notre article Adieu la plage, on explique que les touristes ont aussi tendance depuis une dizaine d’années à se tourner plus vers la montagne, où l’offre estivale s'est grandement développée.

Quels sont les facteurs qui entrent en jeu dans le choix des destinations de vacances ?

J-F. L : Les comportements varient beaucoup en fonction de l’imaginaire renvoyé par les différentes pratiques : le tourisme vert a tendance à être perçu comme plus cher ou moins facilement accessible. On observe aussi une dichotomie entre un tourisme d’activité (montagne, campagne) et un autre lié au repos (la plage n'est pas le lieu de l'aventure ! ) en fonction de l'emploi occupé. Si l’on opère un travail laborieux à l’année, on aura tendance à privilégier la plage, qui renvoie à l’idée d’un soulagement physique. À l'inverse, si l’on travaille courbé à son bureau on aura plus volontiers l'envie de se délasser par la marche et d’autres activités. Il faut aussi compter avec les convictions écologiques. Selon un sondage Ifop, 44% des Français seraient prêts à payer plus cher leur séjour pour voyager de manière respectueuse envers la nature. Sachant que le bord de mer attire en majorité une population d’urbains, il est possible qu’une partie de ceux-ci soient de moins en moins attirés par les grandes plages traditionnelles, symboles d’une forme de tourisme de masse.

À propos du magazine Offtrack :

Offtrack publie tous les 6 mois une revue de 160 pages qui questionne notre rapport au voyage par le biais de reportages, entretiens et récits. Sous la direction artistique de Titia Thomann, Offtrack explore dans chaque numéro un thème, une problématique ou un lieu en faisant appel à plus de 30 contributeurs : journalistes, auteurs, photographes, illustratrices, artistes. Pour son second numéro autour de la beach culture, la revue emmène le lecteur sur plusieurs rivages : de Coney Island à la côte pacifique en Colombie, de la mythique Copacabana à la plus petite plage fluviale d'Ardèche, des ponts d'Île-de-France aux rives glacées de Norvège.

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