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Denpok, dans la série Silicon Valley

Bien-être au travail : vous allez bientôt devoir recruter des corporate chamans

Le 16 oct. 2018

Quand on parle spiritualité en entreprise, le plus souvent on pense yoga ou méditation. Mais certaines boîtes vont plus loin et prennent carrément de la drogue en équipe ! L'entreprise en quête de sens serait-elle à deux doigts de passer du côté psychédélique de la force ? Réponse du sociologue Fabrice Nadjari.

Depuis quelques années, le monde de l’entreprise intègre un certain nombre de pratiques nées de la spiritualité – comme le yoga ou la méditation. Certains parlent d’un « new New Age » ! Comment l’expliquez-vous ?

FABRICE NADJARI : C’est le résultat de plusieurs composantes. À commencer par le capitalisme actuel, que l’on pourrait qualifier de quasi sociopathique. Tout le monde a conscience d’arriver au bout du modèle fondé sur l’efficience, le ROI, la pressurisation des cerveaux et des corps. Il trouve son origine dans le fordisme et sa mutation contemporaine sous forme de désincarnation des métiers et d’informatisation. C’est extrêmement déshumanisant et cela crée un rejet de certains aspects de ce système – notamment auprès des millennials. L’être humain a besoin d’être connecté autrement que par la technologie. Non seulement à lui-même, mais aussi à autrui à un niveau qui ne soit pas de l’ordre de la compétition, du pouvoir ou de la comparaison permanente.

Le deuxième facteur, c’est l’abondance des contenus et des savoirs qui nous sont déversés en continu par la technologie. Dans les années 1990, les connaissances étaient partagées de manière très top down. Elles étaient ingurgitées et stockées de façon cérébrale. Aujourd’hui, nous avons accès à tout. Cela entraîne une forme de pression : nous ne savons plus ce dont nous avons réellement envie. Devant le champ des possibles, qu’est-ce qui m’intéresse ? Qu’est-ce que je veux vraiment faire ? Quel est le sens que je veux donner à ma vie ? La technologie libère intellectuellement mais impacte notre quête de sens. Même les digital detox ne suffisent pas, il faut quelque chose de plus profond. C’est pour ça que la pratique de la méditation, les retraites ou la prise d’ayahuasca par exemple, sont de plus en plus populaires.

Nous ne savons plus ce dont nous avons réellement envie

L’entreprise est l’un des terrains principaux de l’abondance d’informations, de la pressurisation des esprits et donc du désir de déconnexion, bien plus aujourd’hui qu’il y a quelques années. La génération de nos parents avait une relation plus apaisée aux messages narratifs et structurés des entreprises censés fournir du sens aux employés. Et s’ils ne le trouvaient pas au travail, ils le trouvaient dans leur temps libre, un temps pour soi et dépourvu d’invasion technologique. Le fait que nous soyons dans une ère de « work-life integration » plutôt que de « work-life balance » rend inévitable l’introduction de pratiques plus intimes comme celle de la spiritualité dans le cadre du travail.

Vous habitez en Californie où ces pratiques sont plus développées qu’en France. On parle depuis quelques années du microdosing, par exemple. En quoi cela consiste-t-il ?

F. N. : Le microdosing consiste à prendre chaque jour, en quantité subperceptive, des substances psychédéliques. Cela concerne surtout deux molécules : la psilocybine (que l’on trouve dans les champignons hallucinogènes) et l’acide lysergique (principe actif du LSD). L’idée n’est pas de se défoncer – c’est impossible à ces doses –, mais d’activer certaines zones du cerveau – en l’occurrence celles du cerveau droit, qui permettent d’être plus connecté à soi-même, plus empathique. Ainsi, une dose classique de LSD pour un « trip» est de 100 microgrammes. Un microdosing équivaut à 10 microgrammes. C’est fondé sur une science précise, qui s’intéresse aux transmissions neuronales et à leur altération. Cela s’inscrit dans un cadre global : celui de la renaissance des études cliniques autour des psychédéliques, qui montrent de plus en plus qu’ils peuvent aider à surmonter des traumatismes ou des maladies. Quant à savoir si c’est dangereux ou pas… c’est difficile à dire : les effets du café sur la santé ne font l’objet d’études d’envergure que depuis dix ans alors que nous en buvons depuis le xviie siècle !

Est-ce une pratique vraiment répandue ? Qui sont les précurseurs ?

F. N. : C’est une pratique assez répandue auprès d’une population donnée : le milieu dans lequel j’évolue, celui de la tech, des patrons de l’innovation, des professeurs d’université… Des gens qui, de manière assez naturelle, essaient de combiner un certain niveau professionnel et une meilleure connexion à soi. La plupart des pratiquants sont à un stade de leur vie où la réalité du succès matériel ne suffit pas.

Les digital detox ne suffisent pas, il faut quelque chose de plus profond

Cela reste une petite élite éclairée : la majorité des gens ne s’y intéresse pas. Sans compter que tout n’est pas légal. Des alternatives plus chères qui ne tombent pas sous le joug réglementaire de la FDA existent, mais elles sont peu connues.

Comment est-ce perçu dans le reste des États-Unis ? Est-ce un tabou ?

F. N. : La Californie constitue un avant-poste, c’est certain. Cet État, c’est un peu un vaisseau spatial qui explore les territoires inconnus de la psyché humaine ! C’est très différent à New York ou ailleurs… Même en Californie, c’est loin d’être démocratisé, mais il existe pléthore de sites, de blogs, et de prises de position publiques sur le sujet.

Une entreprise ne peut pas imposer aux gens une quête de spiritualité, mais elle peut la favoriser

Dans les secteurs liés à la santé ou au bien-être, le sujet est débattu ouvertement. La parole est moins libérée ailleurs – tu peux rapidement passer pour un drogué, un fou, un hippie ou un mec à côté de ses pompes… mais ce n’est pas pour autant que les CEO ne pratiquent pas. Nous assistons à une mainstreamisation des psychédéliques. Je pense que dans cinq à dix ans, il sera complètement normal de traiter la dépression avec des champignons hallucinogènes. Il faut que les pouvoirs publics prennent la mesure du phénomène et reconnaissent la science qu’il y a derrière.

Voir ces drogues associées à des enjeux de performance n’est-il pas contradictoire avec l’usage qui en est fait habituellement ?

F. N. : Cela dépend ce que l’on entend par là. Il faut se souvenir que dans les années 1950, le LSD était prescrit aux patients atteints d’alcoolisme ou de dépression avant de devenir un symbole emblématique de la contre-culture et d’être classé comme stupéfiant. La frontière est fine et surtout culturelle. Ce n’est pas une question de dose mais de contexte, de protocole, d’intention. Il n’y a qu’à voir l’usage que l’on fait de la kétamine : elle est préférée aux dérivés morphiniques quand on anesthésie les enfants avant une opération, mais elle est aussi utilisée comme drogue dans nombre de night-clubs, notamment en Asie. Or, on commence à comprendre que c’est une molécule intéressante dans le traitement de la dépression à des doses comparables à celles qui sont prises pour un usage récréatif.

Certaines entreprises pratiquent la prise collective d’ayahuasca. Est-ce vraiment leur rôle que d’accompagner la quête de spiritualité des individus ?

F. N. : Il y a un cas assez connu : celui de Sequoia Ventures. Tout le comité de direction a participé à une cérémonie. La décision était commune parmi les partners : une entreprise ne peut pas imposer aux gens une quête de spiritualité, mais elle peut la favoriser. C’est ainsi qu’il faut voir les choses.

L’être humain a besoin d’être connecté autrement que par la technologie

Et sans aller jusqu’à la prise d’ayahuasca, il y a les cours de yoga, de méditation, de respiration holotropique, de reiki… Une quantité d’activités ont pour but de rendre celui qui les pratique plus « conscient ». Ce n’est pas parce qu’une boîte organise ces activités que les employés sont obligés d’y participer. C’est d’autant plus vrai pour la spiritualité. L’enjeu n’est donc pas de forcer quoi que ce soit mais de créer une culture d’entreprise qui favorise une appétence pour ces pratiques – et qu’elles ne soient plus condamnées à se développer dans un cadre d’interdit ou de gêne. Certaines boîtes y parviendront et attireront naturellement des individus sensibles au sujet. Ceux qui ne sont pas intéressés iront bosser ailleurs, c’est tout ! Le véritable bénéfice, c’est que plus les gens sont connectés à eux-mêmes, mieux l’entreprise se porte. Si un CEO part au Pérou pour prendre de l’ayahuasca et qu’il revient plus à l’écoute, connecté et spirituel, ça va rejaillir de manière positive sur son organisation car l’empathie sera au cœur de son leadership. Les grands décideurs, qui ont la capacité d’influencer ce mouvement, peuvent être acteurs du changement. C’est encourageant de voir qu’ils s’intéressent à tout cela. Au fond, c’est une réponse que le monde corporate apporte au fait que la plupart d’entre nous y consacrent un temps substantiel de leur vie et n’ont pas le temps de se consacrer à ces pratiques hors de l’entreprise. Pour autant, il ne faut pas se résoudre à ne pas avoir de vie en dehors de son activité professionnelle : chacun doit définir ses frontières.

Est-ce que réaliser ces pratiques dans le cadre professionnel n’a pas pour résultat de sacraliser toujours plus le travail ?

F. N. : C’est un risque. Encore une fois, la vraie question est celle de l’intention. Il n’y a qu’à se rappeler de l’apparition des e-mails ! Pour beaucoup, c’était le signe que le travail allait s’immiscer jusque dans le domicile – et c’est vrai que si ton boss t’envoie un e-mail à 2 heures du matin, en attendant implicitement que tu y répondes rapidement c’est pour le moins… compliqué ! Pourtant, on ne peut plus imaginer travailler sans cet outil… Ce n’est pas une question d’innovation – qu’elle soit technologique ou moléculaire – mais de l’objectif qu’il y a derrière. Tout le monde connaît les GAFA, qui sont les archétypes des boîtes technologiques ultra pressurisées où chacun est trié sur le volet. Depuis des années ces entreprises, pour la plupart nées en Californie d’ailleurs, proposent des cours de yoga ou des salles de méditation. Mais ça n’empêche pas une partie (que certains jugent non anecdotique) des employés de souffrir de dépression ou de faire des burn outs. Il ne faut pas que ces pratiques visant à améliorer le bien-être servent à combler le côté erratique d’un management à l’ancienne. 

Le fait d’avoir besoin d’adjudants pour être plus efficace est-il un problème ? Pensez-vous que la tendance va s’accroître ?

F. N. : Les psychotropes ne sont qu’un aspect de la situation : c’est ce que les gens retiennent parce que c’est le plus croustillant. Mais il existe de nombreuses autres méthodes: la méditation de pleine conscience, les sound bathsLa saturation vis-à-vis de la technologie va s’accroître, et les pratiques qui permettent de contrer cela aussi. Ce qui est certain, c’est qu’il y a de plus en plus de gens qui travaillent en ce sens – je les appelle les nouveaux moines, le côté religieux et abstinent en moins ! Ils sont dans une quête et un développement personnel compatibles avec une vie professionnelle de haut niveau.

Ces leaders spirituels vont donner aux individus les outils nécessaires à leur propre développement personnel

Ces leaders spirituels vont donner aux individus les outils nécessaires à leur propre développement personnel à travers 4 pôles : mind (cérébral), heart (émotionnel), body (corporel) et spirit (spirituel). Il faut imaginer l’individu comme une roue, qui, pour tourner, a besoin que ces pôles soient équilibrés.

Vous imaginez la création d’un drôle de poste : celui de corporate chaman. Quel serait son rôle ?

F. N. : Le corporate chaman serait le facilitateur des démarches spirituelles en entreprise, auprès du CEO jusqu’au collaborateur le plus junior. À l’origine, les chamans utilisent les pouvoirs et les énergies qui, selon eux, viennent de différents mondes pour créer des changements positifs chez les gens et leur environnement. On pourrait se demander comment des savoirs ancestraux, fondés parfois sur l’utilisation de plantes millénaires, peuvent aider les sociétés modernes qui ont accès aux technologies les plus innovantes… Et dans ce cadre, il faut se poser la question de l’âme d’une organisation, de l’esprit d’une entreprise – ce que l’on appelle communément sa culture. Elle a un impact très fort sur son identité, sa réussite financière, sa prospérité. Le rôle du corporate chaman serait donc de donner toutes les clés aux collaborateurs pour créer une loyauté, une harmonie interne et un équilibre qui sont essentiels au bien-être de la communauté. Ce serait une figure un peu symbolique, métaphorique de la nécessaire congruence des problématiques de l’individu et de l’environnement professionnel.

 


Cet article est paru dans la revue 16 de L'ADN consacré aux nouveaux rituels. Vous en voulez encore ? Vous pouvez commander votre exemplaire ici.


 

À ÉCOUTER 

Le podcast VLAN #37, « Les chamans corporate et le futur du travail », sur le site de gregorypouy.fr

A LIRE 

How to Change Your Mind: What the New Science of Psychedelics Teaches Us About Consciousness, Dying, Addiction, Depression, and Transcendence, de Michael Pollan

 

PARCOURS DE FABRICE NADJARI

Ingénieur et sociologue de formation, il se spécialise sur des sujets comme l’innovation et la santé avant de tout quitter pour faire de la photo en Afghanistan. Il se retrouve finalement aux États-Unis, où il a notamment exercé les professions de réalisateur et de photographe. Depuis 2012, il a créé son métier entre New York et Los Angeles : à la frontière entre technologie, anthropologie et storytelling, il aide les entreprises à élaborer des stratégies innovantes.  


Crédits photo : HBO - Silicon Valley

Commentaires
  • C'est vraiment malsain de vouloir faire croire que prendre de la drogue en micro dosage est bénéfique. Il n'y a que les psys, pour croire à ce genre de baratin… C'est sûr que leur business est tellement associé à big pharma qu'ils vont tout faire augmenter le nobre de drogués et vanter les mérites de la drogue…

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