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Quand la science-fiction nous aide à faire des choix en âme et conscience
© Michael Dziedzic via Unsplash

Imaginer l'imprévisible : quand la science-fiction aide les organisations

Le 26 janv. 2021

« Voulez-vous subir ou façonner votre futur ? Si vous ne le faites pas, d'autres le font déjà pour vous », avertit Le Coup d’Après, jeune collectif de design fiction français. Assurances, armées... En période de crise, de plus en plus d’entreprises et d’organisations font appel à l'imaginaire prospectif pour opérer des choix stratégiques. À la clé, une mise en récit de futurs possibles qui facilite la prise de décisions.

Technophiles, technophobes, à mi-chemin entre les deux ? Peu importe. Si vous avez 20 minutes devant vous, installez-vous confortablement et connectez-vous à la plateforme FantasIA. Cette fiction sonore et prospective, lancée fin 2020 pour le compte d'armasuisse Sciences et Technologies par le collectif de design fiction Le Coup d’Après, a pour but de mieux comprendre votre rapport aux technologies et en particulier à l’intelligence artificielle. Mais attention, pour en comprendre la portée, il va falloir jouer le jeu. Pour cela, un peu de contexte.

Votre mission, si vous l’acceptez : incarner la conscience humaine d’Anna, l’intelligence artificielle chargée de la sécurité d’un parc d’attractions nommé Fantasia. Lorsque son taux de confiance est trop bas, vous devez l’assister dans ses décisions et faire des choix, dictés par votre instinct et vos valeurs éthiques. C’est votre premier jour de travail et une nouvelle loi vient d’être votée. Elle permet au parc d’utiliser les données personnelles des visiteurs sans leur consentement pour des raisons de sécurité. Pour couronner le tout, vous apprenez qu’une attaque, fomentée par des terroristes anti-technologie, a eu lieu dans l’enceinte d’un parc concurrent. Vous pourriez en être la prochaine cible et l’état d’urgence est déclaré.

La science-fiction pour se confronter au réel

À la manière d’une aventure dont vous êtes le héros - ici, plutôt l’assistant d’une machine - les parcours et la fin de l’histoire diffèrent en fonction de vos décisions. Vous verrez qu’elles ne sont pas si simples à prendre et c’est bien là le but. L’objectif pour les militaires de l’armée suisse ? Comprendre les choix que vous feriez en situation de crise ou face à un dilemme particulièrement coriace. Surtout, comprendre votre acceptation d’une technologie de façon à éclairer la conception d’applications futures.

« “Êtes-vous pour ou contre des robots tueurs?” Ce genre de question biaise toute réflexion dès le départ et polarise l’opinion. Elle a donc peu de valeur,  explique Quentin Ladetto, commanditaire du projet et directeur du centre de prospective technologique d’armasuisse, dans un article Linkedin. (...) Sortie de tout contexte et de son usage, être pour ou contre un domaine technologique n’a pas de sens. “Êtes-vous en faveur d’un robot chargé de protéger votre fille lors de sa ronde de nuit suite à une intrusion dans un site sensible?”... on hésite déjà un peu plus… »

Proposant 8 fins possibles et 48 combinaisons de scénarios, l’expérience possède l’avantage d’éviter tout tropisme ou manichéisme trop fort. « On a découpé le scénario en plusieurs strates, de manière à ce que l’utilisateur puisse changer d’avis, explique Noémie Aubron, membre du collectif Le Coup d’Après et autrice de la newsletter prospective La Mutante. Au départ, vous partez de vos convictions, de votre positionnement par rapport à vos données personnelles, aux technologies, à la surveillance. Puis, certaines questions vous permettent de nuancer votre propos, de prendre du recul sur les choix que vous venez de faire. » Mais plus le récit avance, plus l’histoire verse dans des scénarios extrêmes. 

« Le premier, c’est la destruction d’Anna et la victoire des terroristes anti-technologie, poursuit l’autrice. À l'extrême inverse, c’est Anna qui a les plein pouvoirs et qui prend des décisions sans intervention humaine... » Les parcours les plus nuancés, en revanche, permettent d’interroger vos faiblesses, celles d’Anna et les ressorts de votre collaboration. À l’issue de la fiction et en fonction de ce que vous avez jugé acceptable ou non, une série d’articles suggérés vous aide à y voir plus clair et à nourrir votre réflexion. Selon Noémie Aubron, une première cartographie des données comportementales recueillies devrait paraître en mars.

Imaginer un futur souhaitable

Ce n’est pas la première fois qu’une armée fait appel à la science-fiction pour défricher certains des grands enjeux technologiques et sociétaux à venir. En France, le ministère des Armées lançait le programme « Red Team » le 4 décembre dernier. Il fait appel à 10 auteurs de science-fiction et a pour but d’imaginer les menaces militaires et technologiques à l’horizon 2030-2060. L’objectif est assumé : se faire peur pour mieux anticiper. Un parti pris plus dystopique et moins collaboratif qui se prépare au pire avant d’imaginer le meilleur.

« Le mode opératoire de notre collectif est différent, poursuit celle qui aide les entreprises et les organisations à penser leur futur au travers de la fiction. On ne pense pas en termes d’utopie ou de dystopie, mais plutôt en fonction de ce qui semble probable, souhaitable et de tout ce qui peut nous aider à déterminer des zones de convergence dans l’opinion. Comme dans la vie, on utilise un schéma proche de celui du dilemme : rien n’est simple et chaque décision est un renoncement à quelque chose. C’est cette mise en tension que nous prenons en considération. »

La fiction prospective, un format qui séduit les entreprises

Pour Noémie Aubron, les dispositifs de fiction comme FantasIA peuvent aider les entreprises à mieux comprendre leurs collaborateurs, leurs clients et/ou leurs publics. « C’est un format qui peut vivre sur d’autres sujets, d’autres publics, qui peut influencer des processus de décision. » À une époque de forte instabilité, où chaque entreprise et organisation cherche à préempter le futur [à tâtons], l’idée est alléchante. Il faut dire que le motto du Coup d’Après, basé à Nantes depuis 2019, résume plutôt bien la chose : « Voulez-vous subir ou façonner votre futur ? Si vous ne le faites pas, d'autres le font déjà pour vous. »

L’année dernière, le collectif a par exemple collaboré avec la MAIF sur une série de mini-fictions, dont certaines ont été co-écrites par les collaborateurs. Le thème - qui verse presque dans la problématique de thèse : comment la crise en cours influencera-t-elle les propositions de produits d’assurances dans 3 à 5 ans ? Même chose pour Acoss, caisse nationale du réseau des Urssaf, pour laquelle le collectif a enquêté sur le futur du télétravail

Le Coup d'Après x Acoss, réseau des URSSAF sur le futur du télétravail

« Ce sont des problématiques récurrentes en ce moment, commente celle qui n’aurait jamais imaginé vendre autant de fiction en entreprise avant la pandémie. Comment traverser cette période de “bricolage” sans trop de casse ? Comment repenser ses modes d’organisation avec le télétravail ? Comment intégrer les velléités du plus grand nombre dans un projet d’entreprise sans diluer le lien collectif ? J’avais pour habitude de me projeter sur 5 ou 10 ans, mais depuis mars 2020, nous parlons surtout de projections à court terme ! Tout le monde est perdu dans son rapport à l’entreprise. Je crois qu’on a créé de nouvelles sensibilités à nos jobs, à nos boîtes. Alors comment on se rassemble autour d’un projet commun ? »

Mais embarquer les collaborateurs et transmettre le sentiment que “tout reste encore à faire”, n’est pas chose facile. « On a tendance à croire que nous n’avons plus aucune prise sur notre futur. Je ne pense pas que ce soit vrai. Le grand défi aujourd’hui, c’est de mettre en relation le long terme et l’incertitude, retrouver une capacité à se projeter et à agir. »

Margaux Dussert - Le 26 janv. 2021
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