homme dans une piscine

Osinachi : « Le cryptoart a changé ma vie. Tout à coup, les gens pouvaient voir et acheter mon travail »

© Osinachi

Ses œuvres sont vendues pour plusieurs dizaines de milliers de dollars. Il a même sa propre cryptomonnaie. On a discuté avec Osinachi, le cryptoartiste le plus en vue du continent africain.

Osinachi a grandi au Nigeria. Aujourd’hui, il est le cryptoartiste le plus en vue du continent africain. Il a reçu les honneurs de Christie’s en 2021, qui lui a consacré une vente aux enchères NFT. Son style est très reconnaissable. Des couleurs vives, un travail sur les matières, qui rappelle les textiles nigérians et surtout, un message fort et engagé. Osinachi est un artiste de son temps. Les questions du racisme, du genre, de la famille ou l’urgence climatique traversent ses œuvres. Mais Osinachi a une particularité. Et pas des moindres. Il crée son art, exclusivement sur Microsoft Word. L’artiste est de passage à Paris à l’évènement NFTin Europe, qui se tiendra au Théâtre du Gymnase le samedi 17 septembre 2022 et réunira pour la première fois en Europe la crème des artistes NFT. Osinachi y racontera son parcours et sa démarche artistique. Interview.

Vous avez été un certain temps documentaliste et auteur. Comment en êtes-vous venu à créer de l’art…, sur Microsoft Word ?

Osinachi : Oui, j'ai d’abord été écrivain. J’ai grandi dans la partie Est du Nigeria. Ma grand-mère vendait des produits ménagers, du détergent ou du savon. Enfant, donc, je me rendais souvent au marché. C’est ainsi que je suis tombé pour la première fois sur des librairies d’occasion. J’ai commencé à me passionner pour la littérature. C’était une passion telle qu’elle a perturbé l’équilibre des étagères de ma grand-mère, qui collectionnait les céramiques. Mes livres s’y sont fait une place. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, romans, poésie, nouvelles. Et peu à peu, j’ai eu envie d’écrire à mon tour.

Au collège, mon père m’a introduit dans le monde des cybercafés et donc, des ordinateurs. J’y allais presque tous les jours. Je prenais un ticket pour y passer une heure. Je ne savais pas trop quoi faire à l’époque, j’errais de site en site. J’ai voulu envoyer mes textes à des webzines. C’est là que j’ai découvert Microsoft Word. J’y tapais mes textes, mais assez rapidement, j’ai eu envie d'ajouter une interprétation visuelle à ce que j’écrivais. Un peu comme les livres pour enfants, vous voyez ? Sur Word, j’ai donc dessiné (hé oui, il y a une fonctionnalité qui permet de dessiner dans Word, ndlr). J’y ai créé des logos, puis des pièces un peu plus abstraites. Un jour, l’ordinateur a fait son apparition dans ma famille. Il est devenu mien. De toute façon, il n’intéressait personne chez moi ; je m’en suis donc emparé.

homme tient une biquette

Nous sommes au début des années 2010. Pourquoi vous être concentré sur Microsoft Word ? À l’époque existait Paint, et même déjà GIMP ou Photoshop…

O. : On était en 2014. Finalement, c’est un peu le logiciel qui m’a choisi. À l’époque je n’avais pas entendu parler de Photoshop. Je connaissais Paint, mais ça ne me paraissait pas très intuitif, et encore moins excitant. Sur Word, j’ai la sensation de pouvoir partir de zéro, quand j’ai une idée. « From scratch », comme on dit. J’aime ça.

Word est-il toujours votre principal outil de création ?

O. : Oui, j’y ai recours tous les jours. Je n’ai pas compris tout de suite que j’étais le seul à créer sur Word. Ça m’a surpris ; ça me paraissait si simple. J’ai fait des recherches et effectivement, le seul autre artiste que j’ai trouvé est un vieil homme japonais de près de 80 ans. Son truc à lui, c’est de créer sur Excel ! Ses œuvres sont vraiment belles. Je crée et j’exporte image par image puis je les assemble sur GIMP. C’est assez fastidieux, mais ça marche !

Vous êtes présent sur la plateforme de vente d’œuvres d’art NFT Superrare. Comment êtes-vous tombé dans la marmite du cryptoart ?

O. : En 2014, je venais de terminer mes études. J’ai fait mon service militaire d’un an, puis j’ai commencé à envisager sérieusement de me consacrer à mon art. Mais je me demandais vraiment ce que j’allais pouvoir faire. Vous savez, le marché de l’emploi n’est pas simple au Nigeria. Il y a tellement de Nigérians qui sortent de l’université et rentrent chez leurs parents, faute de trouver un job. J’ai programmé deux alertes Google – que j’ai toujours d’ailleurs. Une pour les arts visuels, l’autre pour les arts numériques. Entre-temps, j’avais reçu un appel de mon université qui me proposait un job de bibliothécaire universitaire. Entre 2016 et 2017, je suis tombé sur des articles racontant « l’art sur la blockchain ». À partir de là, j’ai commencé à envoyer des mails sur les quelques plateformes qui s’intéressaient à l’art digital. Mais c’est vraiment sur la marketplace Artoja (une plateforme de vente d’art africain, ndlr) que j’ai eu ma première vraie opportunité sur le marché traditionnel. Aucune galerie n’était prête à prendre le risque. On a commencé à faire des tirages de 5, puis de 10 exemplaires…

élephant avec un homme qui tient un smartphone

Et c’est vers 2018 que vous commencez à saisir le potentiel du cryptoart.

O. : Le cryptoart a changé ma vie. D’un coup, les gens pouvaient voir et acheter mon travail. Au début, une œuvre se vendait pour 60 puis 100 dollars. Désormais, elles se vendent pour plusieurs dizaines de milliers d’euros (Chez Christie’s, une des œuvres d’Osinachi a trouvé acquéreur pour près de 70 000 dollars, ndlr).

L’art NFT a-t-il été tout de suite une façon de communiquer avec des fans ?

O. : Au début, c’était surtout l’occasion de nouer des liens avec d’autres artistes numériques, XCopy, Hackatao, Sarah Zucker… Les gens qui achetaient étaient eux-mêmes artistes ; on vendait une œuvre et on allait soutenir un autre copain artiste. Les collectionneurs d’art sont arrivés plus tard dans cette sphère, sauf une personne appelée WhaleShark. Il a investi très tôt dans le cryptoart. Personne ne sait qui c’est. (On estime sa collection à plus de 200 000 œuvres d’art NFT, ndlr).

Vous avez créé en 2020 votre propre cryptomonnaie, Osina. Sa valeur est-elle d’abord sociale ?

O. : Oui, j’ai pensé $Osina comme un « token » social, une monnaie sociale. C’est un peu comme un badge, une manière de dire que vous soutenez mon travail. Plus les gens parlent de mon travail, plus leur token prend de la valeur. C’est un peu comme les gens qui croient dans une entreprise, ils investissent de l’argent et croient en son potentiel. Là, c’est une manière de parier sur un artiste, de le soutenir et de communiquer avec lui et les autres membres de la communauté. Le « social token » commence à être adopté par les artistes. Dans le futur, j’aimerais beaucoup pouvoir en faire une monnaie pour acheter mes œuvres. Sur Opensea par exemple, on pourrait imaginer qu’il faille convertir des dollars ou des euros en $Osina pour acheter mes œuvres.

homme dans une piscine

Vous êtes le tout premier artiste africain dont les œuvres NFT ont été mises aux enchères. Pensez-vous que le cryptoart pourrait servir de tremplin aux artistes issus des pays émergents ?

O. : Un jour dans le monde réel, c’est comme si vous aviez passé 60 jours dans le monde des NFT. Ça évolue très vite. Entre le moment où j’ai rejoint ce monde et maintenant, la valeur de mes œuvres a crû de manière exponentielle. Tout va très vite. Oui, ça peut être un vrai coup de projecteur pour bien des artistes numériques. Ma collaboration avec Christie’s en est un exemple. C’est une opportunité inespérée.

En marge de la vente chez Christie’s, j’ai pu exposer à la Somerset House et la foire d’art contemporain africain 1-54 à Londres. C’est le genre d’opportunités qu’offre le Web3. Je viens d’un pays connu pour la dureté de son gouvernement, le manque d’infrastructures. Ici, l’électricité est un problème ; l’accès à Internet est compliqué. Mon passeport nigérian est regardé avec méfiance et la plupart d’entre nous ne peuvent jouir d’un claquement de doigts de visas pour nous rendre à des manifestations artistiques. En tant qu’artiste NFT, vous pouvez, dans le confort de votre chambre à coucher, créer vos œuvres d’art, les faire connaître, et même vivre de votre art sans être obligé de prendre des commandes. C’est plus que précieux !

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