jeannedark Mathieu Bareyre

Marion Siéfert : « Le numérique n’est pas l’avenir de la création mais de son contrôle »

Son spectacle _jeanne_dark_ nous avait ébouriffé.es à l'automne 2020. Marion Siéfert et son interprète Helena de Laurens remontent sur scène jusqu'au 17 octobre au théâtre La Commune à Aubervilliers. Et en simultané en Live Instagram via le compte @jeanne_dark. Rencontre avec une jeune metteuse en scène à l'avant-garde du théâtre contemporain.

Avec son interprète fétiche, Helena de LaurensMarion Siéfert forme un duo qui secoue la scène théâtrale parisienne. À l’automne 2020, elle imagine le spectacle _jeanne_dark_, une performance époustouflante de mise en scène et d'interprétation. Les spectateurs et spectatrices peuvent choisir de voir la pièce sur scène au théâtre de la Commune à Aubervilliers, ou en direct sur Instagram, en format Live. Marion Siéfert nous raconte les émois et les colères de Jeanne, une lycéenne introvertie victime de harcèlement qui vit dans une famille catholique, en banlieue résidentielle d'Orléans.

Dans cette pièce écrite sur-mesure pour elle, l’interprète Helena de Laurens livre une performance virtuose dans la peau de cette Jeanne la pucelle 2.0, qui livre ses questions existentielles à l’arène des haters. Elle incarne aussi tous les personnages satellites, de la mère intrusive au curé lubrique. Sur le Live, les trolls ne manquent pas à l’appel, de même que les spectateurs et spectatrices un peu éberluées de se trouver face à ce singulier, et si juste, objet théâtral.

Votre spectacle _jeanne_dark_ reprend cet automne. Racontez-nous comment vous l’avez pensé et conçu.

MARION SIÉFERT : Lorsque j’enclenche une pièce, je ne sais pas exactement ce que sera l’objet final. Pour ce spectacle, j’avais deux données : l’envie de faire une pièce pour l’interprète Helena de Laurens et la fascination pour le personnage de Jeanne d’Arc. Je voulais travailler la matière de l’intime, et explorer plus particulièrement le sentiment de la honte. J’ai moi-même été une adolescente introvertie et marquée par son éducation catholique. Je connais donc intimement ce sentiment de honte. C’est un endroit de grande complexité, de contradiction. Un sentiment à la fois intime et subjectif, mais aussi très partagé et universel. Parler de la honte est un acte de parole puissant et je voulais que ce discours trouve un écho dans l’époque actuelle, donner à voir la réalité d’une adolescente de 16 ans, aujourd’hui. Et aussi montrer combien Internet et les réseaux sociaux sont des espaces où la notion d’intime est complètement redéfinie.

Marion Siéfert © Renaud Monfourny

Une partie du spectacle est diffusée en live sur Instagram, de manière simultanée avec la représentation physique. Pourquoi avoir fait ce choix de mise en scène ?

M. S. : Le live Instagram a quelque chose de très théâtral : le début et la fin sont parfaitement identifiés. Il y a une dimension de risque liée au direct. En adapter les codes au théâtre nous a d’ailleurs demandé beaucoup de travail. C’est un support de jeu incroyable, mais il nécessite une écriture propre. Il faut se rapprocher le plus possible de l’oralité, travailler des phrases ciselées, rythmées, des formules frappantes. Il y a une dimension divertissante vraiment adaptée au jeu théâtral, c’est d’ailleurs l’adresse directe au public qui nous évite le fake. Helena et moi avons beaucoup travaillé sur l’énergie, le lâcher-prise. Nous avons pris le medium au sérieux, sans jamais verser dans le simulacre.

Quels sont les défis propres à ce procédé scénique ?

M. S. : La dimension d’interactivité, avec les réactions du public en direct, a été un vrai défi pour l’interprète, Helena de Laurens. Elle s’auto-filmait, et devait donc gérer la caméra, les angles mais aussi répondre aux réactions. Ce procédé pose la question du rapport au public. Nous avons constaté que le public ne se comporte pas du tout de la même manière selon les contextes. Dans la salle, les gens sont à la fois respectueux et complètement immergés, alors que sur Instagram, ils se permettent des choses qu’ils ne s’autoriseraient pas théâtre. Il y a une comme une perte de rapport avec le réel. La réalité des réseaux sociaux pouvait faire irruption à tout moment via les haters. Nous avons d’ailleurs subi plusieurs raids de trolls pendant les représentations.

Nous avons aussi été confrontées à la censure de la part de la plateforme. Notre Live a été arbitrairement banni pendant deux semaines. La scène où le personnage se palpe la poitrine a été repérée par l’algorithme de la plateforme qui l’a associée à un contenu problématique. Après ça, nous avons subi un « shadow ban », c’est-à-dire une relégation de notre compte. Le public sur Instagram ne recevait plus les notifications du Live, rendant de fait notre compte plus difficilement accessible. L’audience a donc chuté.

« Le numérique n’est pas l’avenir de la création mais de son contrôle. Ma maison, c’est le théâtre, et le théâtre est notre avenir »

MARION SIÉFERT, metteuse en scène

Qu’avez-vous appris au sujet de cette plateforme ?

M. S. : J’ai confié ma pièce à Instagram et ai découvert un endroit pas vraiment sympathique ; c’est même plutôt un réseau effrayant. Il n’y a pas de liberté artistique sur Instagram. Nous ne sommes pas dans un espace démocratique où les règles ont été définies, mais plutôt sur le territoire d’une multinationale. D’ailleurs, nous n’avons pas pu trouver d’interlocuteur au moment où notre Live a été banni. Mais le plus effrayant pour moi, ce sont les imaginaires associés. Les utilisateurs d’Instagram ont intériorisé que la censure peut arriver à n’importe quel moment. On se complait à diffuser une image de nous et de notre vie artificiellement plaisante et belle, c’est une manière assez violente de parler de soi car si notre vie réelle ne correspond pas à celle que l’on voit sur Instagram, on peut se sentir assez rapidement en échec.

Par ailleurs, nos goûts esthétiques sont aujourd’hui façonnés par Instagram. Certains jeunes spectateurs ont demandé à mon interprète pourquoi « elle était si moche », et pourquoi elle ne cherchait pas « à se mettre plus en valeur ». Le numérique n’est pas l’avenir de la création mais de son contrôle ! Ma maison, c’est le théâtre, et le théâtre est notre avenir.

Quelles ont été les réactions du public, physique et virtuel, face à ce procédé de mise en scène très nouveau ?

M. S. : Les réactions ont été très diverses. Les gens de théâtre étaient pour certains fascinés par le spectacle et le principe du Live Instagram, d’autres ont trouvé cela problématique. La réception chez les jeunes a été très variée aussi. Certains étaient mal à l’aise, ils trouvaient qu’Helena se filmait de trop près, que certaines scènes étaient trop crues. D’autres étaient survoltés de retrouver au théâtre un langage qu’ils maîtrisaient parfaitement, tout en pouvant le regarder avec la distance que le théâtre permet. Certains ont réalisé la solitude qu’ils ressentent sur les réseaux sociaux, l’écart abyssal entre l’image et la réalité. Les retours d’identification ont finalement été très différents.

À voir :
_jeanne_dark_ de Marion Siéfert, avec Helena de Laurens au théâtre La Commune CDN Aubervilliers, jusqu'au 17 octobre 2021, et en live sur Instagram : www.instagram.com/jeanne_dark/

L'entretien sera à retrouver dans son intégralité dans le Livre des tendances 2022, parution : novembre 2021

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