Sabrina Ratte devant son oeuvre d'art en vidéo synthétisée

Exposition : l'artiste Sabrina Ratté nous invite à voyager entre monde réel et virtuel

© Romane Mugnier

On recommande ! À la Gaîté Lyrique de Paris, l'expo de l’artiste canadienne Sabrina Ratté nous propose des explorations curieuses et contemplatives.

La Gaîté Lyrique à Paris présente l'exposition Aurae jusqu'au 10 juillet 2022. On y découvre les installations et les projections de Sabrina Ratté. Entre monde virtuel et monde réel, l'artiste déjà récompensée par le Prix Sobey pour les arts en 2019 et 2020 nous fait découvrir des paysages rêvés et des architectures dystopiques. Son travail interroge surtout notre consommation d’images, questionne la surenchère numérique dans les médias, sur Internet et les bouleversements de notre intimité… Rencontre.

Avez-vous la sensation que notre rapport à l’intime a changé depuis l’avènement des réseaux sociaux ?

Sabrina Ratté : Les questions d’intimité sur Internet sont passionnantes. On se demande souvent si on ne partage pas trop d’images. Moi, je ne questionne pas la multiplication des images, c’est mon outil de travail, j’en crée constamment. Mais à travers l’exposition, on interroge le visiteur sur ses habitudes de consommation. J’ai beaucoup travaillé sur la tension entre ces deux concepts, d’une manière poétique. Mes œuvres contemplatives sont une invitation à prendre une pause dans cet afflux d’images. En allant un peu plus loin, pour travailler sur l’intime, j’ai imaginé des pièces où le paysage extérieur devenait une partie de l’architecture. On ressent alors cette ambiguïté entre l’intérieur et l’extérieur. Même dans des pièces sombres et petites, il y a toujours cette fenêtre ouverte vers le monde extérieur.

Crédit photo : Romane Mugnier, dans l'exposition Aurae par Sabrina Ratté à la Gaîté Lyrique

Que racontent nos villes et nos bâtiments sur notre mode de vie ?

S. R. : Au début, quand je travaillais avec des synthétiseurs vidéo, j'avais cette envie de créer des espaces en trois dimensions à partir de cette technologie. J'ai cherché des perspectives, des dégradés de couleurs pour donner cette impression de profondeur dans l'image. En parallèle de cette recherche, je commençais à me sensibiliser à l'architecture. Je prenais beaucoup de photos, j’allais errer dans les villes avec mon appareil… Je m'intéressais beaucoup à la psycho-géographie, à tel point que j'ai essayé de lier cet intérêt à ma pratique de l’art.

J'ai réalisé un projet qui s'appelle Machine for Living, qui porte sur les villes nouvelles autour de Paris. Pour moi, l'architecture est un condensé ou un témoignage de certaines époques. De cette vision utopique qu’on a parfois de la ville qui, lorsqu'elle est confrontée au réel, peut devenir dystopique. J’aime cette possibilité qu’on a d’avoir plusieurs lectures et interprétations, je m’intéresse beaucoup à la manière dont on se projette psychologiquement dans un lieu, selon ce qu'on y a vécu ou l'ambiance qui en irradie. Pour toutes ces raisons, je pense que l'architecture est une inspiration vraiment riche et qui continue encore aujourd'hui à nous montrer qu’elle peut bousculer l’art, et plus particulièrement l’art numérique.

Dans Floralia, une des œuvres majeures de l’exposition Aurae, vous imaginez la disparition de plantes comme le lilas, les roses ou les fougères… Qu’est-ce qui vous a inspiré ces tristes tableaux ?

S. R. : Pendant la pandémie, je me suis posé beaucoup de questions sur l'anthropocène. J'ai énormément lu à ce sujet et j'ai été très inspirée par les écrits, entre autres, de Donna Haraway. Ce qu’elle raconte dans son roman Staying with the trouble m'a fascinée. Le confinement a été aussi pour moi l’occasion de me replonger dans la science-fiction de l’australien Greg Egan, qui parle de numériser la conscience. De ces lectures, j’ai imaginé une sorte de salle d’archive du futur, dans laquelle les plantes qui y sont exposées auraient disparu. On peut d’ailleurs y plonger grâce à une interface de réalité virtuelle. Il n’est pas exclu qu’un jour on ne puisse vivre la nature qu’à travers ces fragments numériques. Je me demande souvent quel sera alors notre rapport à la nature. Est-ce qu’on pourra toujours parler d’elle comme de quelque chose de vivant ? Qui pourra y avoir accès ?

Crédit photo : Romane Mugnier, dans l'exposition Aurae par Sabrina Ratté à la Gaîté Lyrique

Avec l’art numérique, la conservation des données reste problématique. Est-ce que vous vous interrogez sur l’aspect éphémère de vos œuvres ?

S. R. : La question de l’archivage de l’art numérique est une question préoccupante. Les technologies évoluent très rapidement, il faut constamment s’adapter, cela demande beaucoup de temps, et pour le stockage de ces données, énormément de connaissances, d’outils, et donc de budget. Il y a un véritable enjeu de conservation de nos œuvres, qui, parfois, ont du mal à s’adapter aux technologies contemporaines. Ce n’est pas une préoccupation première pour moi, puisque j’ai un rapport très spontané à l’art, je suis ancrée dans le présent, malgré mes inquiétudes et les projections que je peux faire dans le futur. Je laisse ce travail aux archivistes, qui sont plus pertinents que moi sur ce sujet. On compare souvent l’art numérique aux arts plus traditionnels, mais on peut tout à fait argumenter que les peintures d’une autre époque ont tout autant besoin d’attention et de conditions de conservation pour être préservées. Cela demande beaucoup de moyens. Comme on a trouvé la solution pour la peinture, je suis certaine qu’on imaginera une manière de faire vivre cet art numérique longtemps.

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