Comment ce photoreportage bourré de fake news a trompé l’industrie de la photographie

Coup de théâtre chez Magnum : un photojournaliste révèle que son dernier ouvrage est un canular

© Jonas Bendiksen Veles. North Macedonia. 2020. © Jonas Bendiksen | Magnum Photos

Le photojournaliste Jonas Bendiksen a réalisé un reportage dans la ville de Vélès, connue pour être devenue une usine à fake news. Il révèle que les personnages sont des avatars et que le texte a été rédigé par une intelligence artificielle. Récit.

Vélès, une ville de Macédoine, où des habitants ont fabriqué des fake news pour survivre. Un dieu slave du même nom, réputé pour semer le chaos et la tromperie. Un livre ancien à la véracité douteuse retrouvé par l’armée russe au début du 20ème siècle… le dernier livre de Jonas Bendiksen, photographe de l’agence Magnum, avait tous les éléments pour être un photoreportage fascinant. C’est d’ailleurs ce qu’il est... à sa manière.

Son dernier reportage, The Book of Veles, raconte effectivement son voyage en Macédoine du Nord, quelques semaines avant que la pandémie ne verrouille les frontières. Sauf que tout y est faux, a-t-il révélé le 17 septembre dans une interview publiée sur le site de l’agence Magnum. Les personnages de ses photos sont en réalité des avatars achetés sur Internet et le texte qui les accompagne a été rédigé par une intelligence artificielle. 

« Un test de Turing visuel »

Le projet, que le photographe norvégien décrit comme un « test de Turing visuel » , avait dès le départ pour objectif de sensibiliser la profession au pouvoir des images et des fausses informations. Frustré par « l’ère Trump » et par le rôle des médias sociaux dans la propagation de faits alternatifs, il décide de monter son propre canular photojournalistique. 

Et quoi de mieux que la petite ville de Vélès, devenue une machine à fabriquer des fake news durant l’élection de l’ex-président américain en 2016, comme point de départ ? Sans compter que son histoire, où s’intriquent légendes, mensonges et mystères, le fascine : c’est l’endroit parfait pour créer un récit de toutes pièces. 

« En somme, c’est un faux reportage sur les créateurs de fausses informations » , explique le photographe basé à Oslo. Et tout le monde y a cru – en particulier ses pairs photographes – jusqu’à ce qu’il ne révèle le pot aux roses. « L'histoire de la ville de Vélès, devenue un centre de création de fausses informations est réelle. L'histoire de la découverte et de la falsification du Livre de Vélès est réelle. Mais tout le contenu est faux. »

Dans quelle mesure notre communauté de photographes sera-t-elle compétente pour différencier ce qui est faux de ce qui est réel ?

Création de « fake » en amateur

Connu pour ses travaux documentaires de grande ampleur, dont The Last Testament (Le Dernier Testament), exposé à Arles en 2018, Jonas Bendiksen est loin d’avoir reçu le même accueil sur ce projet. Il s’est pourtant posé les bonnes questions. « Combien de temps faudra-t-il avant que l'on commence à voir du “photojournalisme documentaire” qui n'a d'autre fondement que le fantasme d’un photographe et une puissante carte graphique informatique ? (...) Dans quelle mesure notre communauté de photographes sera-t-elle compétente pour différencier ce qui est faux de ce qui est réel ?  »

Car s’il s’est bel et bien rendu à Vélès, le photographe n’y a capturé que des espaces vides pour y incruster, plus tard, des personnages virtuels. Le confinement aidant, il a eu tout le temps de se former sur YouTube.  « J'ai appris à manier divers logiciels que les jeux vidéo et le cinéma utilisent pour créer des modèles 3D réalistes de personnes (...). J'ai acheté des avatars de base, puis je les ai transformés pour créer une gamme de personnages uniques. Ensuite, je les ai habillés et texturés. »

Pour générer le faux texte qui accompagne les images, il a utilisé le logiciel gratuit GPT-2, une intelligence artificielle lancée par OpenAI en 2019. « J'ai alimenté le système avec des articles de médias en langue anglaise sur l'industrie des fausses informations à Vélès, puis j'ai demandé à l'intelligence artificielle d'écrire l’essai de 5 000 mots de mon livre. Je n'en ai pas écrit un seul signe. J'ai juste coupé et collé différentes séquences pour qu'il y ait une continuité logique. »

Alerter la communauté

Lorsque son livre est sorti au mois d’avril, Jonas Bendiksen s’arrange pour éviter toute promotion qui tromperait directement le public. C’est sa propre communauté qu’il vise. 

« Le fait qu'aucun de mes collègues ne m'ait pris en flagrant délit m’a conforté dans le fait que j'allais dans la bonne direction. Ou dans la mauvaise, selon la perspective que l’on prend » , et de conclure : « Le fait que des images générées par ordinateur aient été acceptées par les curateurs censés sélectionner les meilleurs photojournalistes de l’année montre bien que l'industrie dans son ensemble est vulnérable. »

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