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6 artistes qui travaillent l'esthétique du virus
© Eva Papamargariti

Virus et prophéties : ces artistes se fascinent pour l'infection et le visqueux

NONFICTION
Le 19 janv. 2021

Du world wide web au contexte sanitaire, une mouvance de la jeune création développe une fascination pour le virus, la bactérie, le purulent et l’infection. Zoom sur cette esthétique en 6 artistes.

« Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine épidémie, annonce Bill Gates en 2015. Si quelque chose tue plus de 10 millions de gens dans les prochaines décennies, ce sera probablement un virus hautement contagieux plutôt qu'une guerre. Pas des missiles, mais des microbes. » Ce constat visionnaire est saisissant. Virus, bactérie, infection, mutation, immunité, occupent aujourd’hui la première place dans le discours médiatique. Pourtant bien avant la pandémie et le premier cas de contamination à Wuhan, la jeune création internationale avait saisi l’ampleur, présente et à venir, de la notion de « viralité » dans nos sociétés contemporaines. À y regarder de plus près, on découvre ainsi que toute une mouvance de la jeune création développe une fascination pour la bactérie, le purulent, l’odeur et l’infection.

Les esthétiques se font visqueuses et la laideur tutoie la beauté

Ula Lucińska and Michał Knychaus

Sous le nom d’Inside Job, le duo travaille à l'aide de différents supports et matériaux sur des sujets relatifs aux changements et aux mutations. En s’appuyant sur des recherches scientifiques, ils livrent leur propre version, esthétique et changeante, du virus au sein d’un travail vidéographique - Possibility we are poisoned - qui souligne les caractères infinis et multiples des épidémies : leur champ des possibles et leur puissance sans limite.

Ula Lucińska & Michał Knychaus, Inside Job, Possibility we are poisoned, video still, 2020

Ula Lucińska & Michał Knychaus, Inside Job, Possibility we are poisoned, video still,
2020

Ula Lucińska, Michał Knychaus, Inside Job, Possibility we are poisoned, video still, 2020

Ula Lucińska, Michał Knychaus, Inside Job, Possibility we are poisoned, video still, 2020

Daiga Grantina

Daiga Grantina propose des installations organiques, dans une chromatique de beiges, rosés et rouges, comme une évocation de la chair humaine. Ces imposantes installations sont composées d’amas de matières, presque cellulaires, moléculaires. L'œuvre Troll esquisse un cœur ou des poumons, comme en décomposition ou tentant de se battre contre un corps étranger. C’est une immersion déroutante dans les entrailles du corps, terrain de jeu des bactéries et de virus. Satellake est une sculpture surplombant le vide, donnant l’idée d’un parasite aux filaments déployés pour se répandre dans l’espace de façon inquiétante.

Daiga Grantina, exhibition view at Palais de Tokyo, 2018

Daiga Grantina, exhibition view at Palais de Tokyo, 2018

Eva Papamargariti

Eva Papamargariti réalise « But for now all I can promise is that things will become weirder » et « Transformative Encounters », deux vidéos présentées à la Biennale d’Athènes en 2018. L’artiste nous parle de ces systèmes physiques à travers des simulations numériques, et vice versa. Leurs rouages, dissimulés ou visibles, peuvent provoquer des effets antinomiques : désir et répulsion. Sans embellissement, son œuvre affirme une vision brute des systèmes infiniment petits et dévoile un imaginaire sur les mystères des atomes qui nous entourent et nous composent.

Eva Papamargariti, Still frame from the video “But for now all I can promise is that things will become weirder”, 2018

Eva Papamargariti, Still frame from the video “But for now all I can promise is that things
will become weirder”, 2018

Eva Papamargariti, Still frame from the video Transformative Encounters, 2018

Eva Papamargariti, Still frame from the video Transformative Encounters, 2018

Zuzanna Czebatul

En 2017, Zuzanna Czebatul crée une série autour d’une tragédie cellulaire. Away présente des cellules stylisées, polies et brillantes, accompagnées d’un texte narrant leur existence : la terre étant en train de mourir, elles entreprennent un voyage hostile pour rejoindre la planète Arcadie. Le résultat n’est pas à la hauteur de leurs attentes : cette terre n’est qu’une belle illusion inhabitable. Dans cette œuvre pessimiste, Zuzanna nous questionne : si nous tuons notre planète, n’est il pas possible d’en conquérir une autre ? Sommes-nous conscients que cellules et bactéries forment l’origine de la vie ?

Zuzanna Czebatul, Small detail 2, Away at Melange, 2017

Zuzanna Czebatul, Small detail 2, Away at Melange, 2017

Zuzanna Czebatul, SOA, Away at Melange, 2017

Zuzanna Czebatul, SOA, Away at Melange, 2017

Salomé Chatriot

Salomé Chatriot oscille entre modélisation 3D, sculptures, performances et installations interactives. En 2019, elle imagine le court-métrage Fertilization, où l’on croit pouvoir distinguer des intestins, un colon, des boyaux d’une grande beauté. Par le rite du corps, l’artiste nous offre une vision interne du lieu de vie des virus et bactéries, un palais sculptural et séduisant. Cette année, l’artiste dévoile Soft Machines, des bustes féminins pris en étau par des voiles translucides qui semblent infinis, qui confirment l’expression « sensualité organique », régulièrement donnée à son travail.

Salomé Chatriot, Soft Machines, 2020

Salomé Chatriot, Soft Machines, 2020

Jonathan Pepe

Le film Haruspices, du latin désignant les personnes en charge des arts divinatoires, de Jonathan Pepe pourrait être qualifié de « dystopie prémonitoire ». Dans la serre tropicale du jardin des plantes de Lille se propage de manière virale un liquide noir qui “administre les destins collectifs et individuels” et envahit bientôt toute la serre et ses végétaux. Pourtant débutée en 2017, cette épidémie imaginée par l’artiste, toute puissante et qu’on ne semble pas pouvoir endiguer, fait écho de manière bouleversante au Coronavirus qui a plongé notre quotidien dans l’incertitude.

Jonathan Pepe, Haruspices, avec Indira Béraud et Régina-Démina, Extrait du film, 2019

Jonathan Pepe, Haruspices, avec Indira Béraud et Régina-Démina, Extrait du film, 2019

La nature restera plus forte que nous

Du world wide web à la pandémie, le virus s’est insinué depuis bien longtemps dans notre quotidien. Ces artistes semblent nous dire qu’à force de chercher à ce que tout devienne viral, dans une course effrénée à la colonisation du monde et la communication sans répit, nous finissons pas obtenir ce que la nature sait le mieux créer : un retour à l’équilibre avec les armes de l’adversaire. Les artistes gardent un regard avisé sur le monde pour pressentir les prophéties. Les œuvres de ces jeunes artistes ne font donc qu’une chose : nous rappeler que malgré nos rêves de Démiurges, la nature est et restera plus forte que nous.


NNFCTN est une agence de stratégie qui identifie les esthétiques, les sujets, les dispositifs artistiques de l’époque afin de penser des modèles culturels innovants et de révéler les imaginaires sous jacents auxquels les marques peuvent s’identifier.

NONFICTION - Le 19 janv. 2021
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