Habibitch

Habibitch : « Entre les selfies, la bouffe et les couchers de soleil, Instagram peut être une plateforme militante »

© @gaurmiua

Privé.e.s de public, les artistes investissent les réseaux sociaux. Rencontre avec la performeuse et militante Habibitch qui a fait de son compte Instagram un lieu d’expression hybride unique en son genre.

Militante et activiste queer, féministe, danseuse, chorégraphe, conférencière, enseignante, performeuse… la bio d’Habibitch est aussi hétéroclite que son compte Instagram. Habibitch, contraction d’ « habibi » , ( « mon chéri » en arabe), et de « bitch » (vous avez compris), se présente comme un « couteau suisse » . Elle jongle subtilement avec des posts sur les violences policières, l’antiracisme et la danse qu’elle pratique aux côtés de Kiddy Smile ou Yseult. 

Très active sur les réseaux sociaux, son objectif est ambitieux : déconstruire, apprendre et mobiliser. Pourtant, cette figure de la scène parisienne du voguing et du waacking, une danse née dans les clubs gay de Los Angeles dans les années 70, n’a pas choisi de faire d’Instagram sa principale plateforme d’expression, de militantisme. Celle qui organisait la conférence dansée « Décoloniser le dancefloor », est privée de scène et de public à cause de la pandémie.

Alors comment exister en tant qu’artiste et militante à l’heure du Covid ? Un entretien réalisé alors qu’Habibitch subit une campagne de cyberharcèlement.

 
 
 
 
 
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Comment faites-vous pour que votre compte Instagram reflète l’ensemble de vos activités artistiques et militantes en plein confinement ?

Habibitch : Faire de la scène était une grosse partie de mon travail. Donc quand ça n’a plus été possible, il a fallu se réinventer. Instagram a été utile pour ça. Mais mon compte ne reflète pas tout ce que je fais : mon enseignement, mes workshops ou mes activités de conférencière n’y sont pas du tout visibles parce que ce ne sont pas des activités visuelles. Je ne vais pas poster des photos de moi en train de donner des cours à l’ENS !

Votre rapport aux réseaux sociaux a forcément changé depuis le début de la crise. Racontez-nous.

H : J’utilise mon compte Instagram dix fois plus qu’avant la pandémie car c’est ma seule scène. Aujourd’hui, je réfléchis beaucoup plus à ce que je poste. Avant, je m’en foutais un peu alors que maintenant, c’est le seul espace qui permette encore à ma carrière d’exister. C’est une angoisse existentielle pour toutes les artistes en ce moment : qu’est-ce qui se passe pour ma carrière si j’arrête de poster sur Instagram ? C’est le seul endroit où l’on est encore vues. Donc oui, mon rapport aux réseaux a changé dans la mesure où ils ont pris plus de place dans ma vie depuis la pandémie, mais c’est vraiment une relation de « love hate » : en ce moment je suis en train de me faire harceler par des fascistes masculinistes. Instagram ne fait absolument rien, et c’est en train de me faire péter les plombs.

Vous êtes donc victime d’une campagne de cyberharcèlement. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’il se passe exactement ?

 H : Une bande de prépubères a décidé de suivre un vieux mec dans une sorte de projet idéologique qui s’appelle « l’armée des médailles » , qui décide de spotter des comptes queers intersectionnels racisés avec l’émoji médaille. Avec ce marqueur, ils harcèlent les comptes concernés. On est dans un truc super violent symboliquement : le marquage d’une population n’est pas sans rappeler des moments peu glorieux de l’Histoire.

Instagram ne fait rien car les harceleurs sont malins. Ce sont des fascistes masculinistes qui ont compris comment contourner la censure : dans leurs commentaires, il n’y a rien de haineux qui pourrait être censuré. Leur compte est pareil. Ce sont des fascistes de Génération Identitaire qui s’arrangent pour que ça ne se voit pas dans leurs posts. Pourtant, Instagram est très rapide pour censurer les militantes féministes ou des contenus qui parlent de fragilité masculine. Dès qu’on montre un demi-téton, on est censuré. Alors qu’en ce qui les concerne, des centaines de personnes signalent leur compte et il ne se passe rien. Ça me rend ouf.

Existe-t-il d’autres plateformes plus safe ? Envisagez-vous de quitter Instagram ?

H : Construire mon compte, ça a été beaucoup de travail ! Ce n’est pas une chose à laquelle je peux renoncer facilement. Si j'avais les moyens symboliques et matériels de quitter Instagram, je le ferais, mais je ne les ai pas.

Instagram peut-il être une plateforme militante ?

 H : Au milieu de la grosse partie des gens qui postent des selfies, de la bouffe et des couchers de soleil, Instagram peut être une plateforme militante. C’est en tout cas comme ça que je le vis. Grâce à mes posts et mes stories, les gens déconstruisent, apprennent, se mobilisent. C'est un retour que j’ai tous les jours, donc j’imagine que ça fonctionne. Mais ce n’est pas assez, et c’est noyé dans le capitalisme d’Instagram qui donne l’impression d’être sur une page de pub. La vraie question c’est : est-ce que le militantisme peut fonctionner sur les réseaux sociaux ? C’est une question que je me pose régulièrement. Comment naviguer entre vraies prises de position et performativité ?

 
 
 
 
 
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Comment faites-vous pour concilier les deux ?

H : Je peux poster une story dans laquelle je danse et par-dessus je vais écrire un texte qui n’a rien à voir. J’essaie de proposer les deux. C’est un travail de pionnier, ça n'existait pas avant. On est obligé de se réapproprier la plateforme pour qu’elle soit à notre image. Mes stories de danse, que j’ai commencé à faire pendant le confinement, me permettent de m'exprimer de manière plus vivante que par les textes. Mais ce n’est pas Instagram qui permet ça.

En tout cas, ça fonctionne : vous êtes de plus en plus suivie. Que vous apporte cette notoriété ?

H : J’ai l’impression d’avoir une communauté hyper forte, hyper engagée, hyper investie derrière moi. Au-delà du nombre grandissant des gens qui likent ou commentent, je reçois un soutien de malade. C’est un truc de représentation qui est hyper important. Il y a des gens qui me disent qu’ils peuvent se panser grâce à mon travail : c’est super précieux pour moi. J’aurais gagné du temps de vie si j’avais pu avoir ça. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je le fais : c’est ma thérapie, c’est pour soigner l’enfant ou l’ado qui a grandi toute seule.

Existe-t-il une scission entre le militantisme 2.0 et le militantisme de terrain ? Les deux sont-ils compatibles ?

 H : Il y a une partie des militants et militantes qui ne sont que sur le 2.0. Est-ce que c’est une mauvaise chose si c’est un vrai engagement qui permet de faire évoluer la situation et les mentalités ? Moi, j’aurais tendance à être critique a priori : à la base je suis militante de terrain et j’encourage les gens à venir en manif. Mais à la manif du 2 juin pour Adama Traoré, je me suis rendu compte que la population était super jeune, super engagée et on aurait pu penser que c’était « des jeunes de TikTok » . Mais ils étaient là, ils étaient à la manif. Quand je suis allée à la contre manif pour tous, les gens de ma génération - je ne révélerai pas mon âge - n’étaient pas présents ! Il n’y avait que des petits, super « déter », qui voulaient choper des fafs. Je me dis qu’une conscientisation généralisée sur les réseaux sociaux, ça peut envoyer des gens sur le terrain.

 
 
 
 
 
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